" Bambo "...

La société malienne, malgré des signes de plus en plus manifestes de changements irréversibles, reste encore profondément marquée par la tradition. En effet, 80% environ des Maliens ne savent ni lire ni écrire le Français, langue officielle depuis l’indépendance acquise le 22 septembre 1960. La famille malienne est encore une famille traditionnelle dans l’ensemble, où la plupart des problèmes sont gérés de façon commune. Le mariage demeure sans doute l’un des événements majeurs de cette société. Les cas de mariages dans lesquels les futurs conjoints sont totalement libres de s’engager mutuellement sont rarissimes, même si, là aussi, des individus dont la société a depuis établi la folie, se marient selon leur volonté. Comme on peut s’y attendre, les femmes et les hommes ne sont pas jugés pareillement dès l’instant où les uns et les autres décident de prendre des libertés par rapport à la norme sociale.

Lorsqu’au début des années 60, le nouveau législateur malien décide de donner à la femme malienne la possibilité de choisir son futur conjoint, les anciens vont considérer cette décision comme une humiliation dont les responsables ne sont autres que les enfants du pays, leurs propres enfants. Lorsque Bambo, la chanson de Tata Kouyaté sur le thème du libre choix dans le mariage, fit un triomphe lors d’une Semaine Nationale de la Jeunesse (les futures Biennales), on en conclut que les autorités du pays poussaient les jeunes contre les Anciens pour détruire la société. Car, comme l’avait écrit de façon critique quelques années plus tôt l’écrivain Seydou Badian Kouyaté : " Depuis que le monde est monde, les mariages ont été faits comme nous le faisons ". Beaucoup de jeunes gens ont ainsi vu leur rêve brisé par le refus des parents de cautionner une liaison décidée en dehors des créneaux habituels.

De nos jours, le libre choix du conjoint ne surprend plus beaucoup de monde même si les parents continuent d’influencer la décision finale de beaucoup de jeunes gens. D’une façon générale, les villes maliennes, et plus particulièrement Bamako, sont coutumières des volte-face de jeunes filles (parfois devant le maire !) dont se nourrissent goulûment les commérages. Il semble même que la mode soit à la liberté pour les femmes de vivre seules, ou de se marier par contrat ! Qu’est-ce qui peut bien pousser nos soeurs à s’aventurer sur des chemins en friches au risque de se voir marginaliser dans une société encore exigeante ?

Plusieurs raisons peuvent être invoquées ici. Certaines femmes, pour le profit, ont décidé de monnayer les plaisirs extra-conjugaux que des hommes sans foi se donnent régulièrement. Elles amassent ainsi l’argent que cette catégorie d’hommes sont incapables d’offrir à leur épouse légitime, de l’argent qui leur permet de vivre une vie de liberté et d’aisance. Ne demandez pas à ces femmes si elles n’ont pas peur de la sanction sociale, si elles ne pensent pas se marier plus tard, car elles ont décidé de tourner le dos à une société inégalitaire qui les a totalement déçues. Puisqu’elles ne travaillent pas, les hommes volages construiront pour elles les maisons de leur rêve, et leur payeront les voitures les plus luxueuses et des voyages vers des destinations inespérées. Elles ont décidé de ne jamais vivre la vie de réclusion et d’humiliation de la femme mariée, la femme au foyer. Elles auront les enfants qu’elles voudront - leurs enfants - et les éduqueront avec... leur argent.

Une autre catégorie de femmes exigent la communauté de biens, dans le cadre du mariage monogamique. Elles se croient ainsi assurées que les biens qu’elles auront accumulés avec leur conjoint ne feront pas le bonheur de parents prédateurs, prêts à déposséder les enfants d’un frère, d’un cousin ou d’un oncle dès que la mort rompait les liens du mariage. Elles se sentent également assurées contre les conjoints honteux et confus qui se parjurent en voulant changer l’option monogamique du premier mariage parce qu’une autre femme a fait tourner leur tête au coin d’une rue ou à l’occasion d’une réunion d’affaires. Ces femmes-là sont celle qui posent le plus de problèmes aux hommes : elles sont généralement salariées et ont une certaine autonomie financière qui fait qu’elles ne sont pas dépendantes de leur époux. Si d’aventure elles échouent à sauver leur mariage, elles sont alors prêtes à se battre jusqu’au bout pour que l’époux infidèle leur laisse, à elles et à leurs enfants, des ressources nécessaires pour le restant de leur vie. Peu d’hommes osent braver ce genre de situation. La prudence l’emportant, ils se consolent de leur humiliation en s’enfermant dans une résolution inébranlable de rester infidèles le restant de leur vie.

Nous sommes ainsi très loin de l’esprit de la célèbre chanson de Tata " Bambo " Kouyaté qui disait il y a quarante ans : " Si le mariage est célébré suivant le libre choix des futurs conjoints, alors le Mali sera un havre de bonheur ". La déliquescence de plus en plus prononcée des mariages n’est pas le fait du libre choix des jeunes gens ; elle résulte de la volonté des hommes de maintenir les femmes sous une domination qui leur enlève tout espoir de vivre heureuses sur terre. Aussi longtemps que des hommes n’auront de cesse de vouloir vivre heureux tout seuls, il se trouvera des femmes, de plus en plus de femmes, à vouloir rechercher le bonheur par des chemins qui mettent en danger l’équilibre social.

Ousmane Thiény