De quelle couleur est le pagne nuptial ?

" Le mariage n’est pas une plaisanterie ", a écrit le romancier malien Seydou Badian Kouyaté dans "Sous l’orage". Par cette boutade devenue très célèbre, l’écrivain a voulu souligner l’engagement de toute la famille pour la réussite du mariage qui, au-delà du couple, unit les familles de l’homme et de la femme. Autrefois, la question d’honneur attachée au mariage n’apparassait véritablement que pendant la première nuit des noces où la virginité de la mariée était testée. Cette nuit était un cauchemar pour beaucoup de mères car elle établssait formellement la nature de l’éducation que les filles ont reçue de leur part, suivant qu’elles soient vierges ou pas...

Dans la société traditionnelle, les relations sexuelles avant le mariage étaient proscrites. C’était une question d’honneur, une question de vie ou de mort. Bien que la coutume admette que garçons et filles aient des relations amicales, celles-ci n’allaient pas plus loin que des tapes sur les fesses ou des attouchements de seins. Le garçon reconnu dans tout le village comme étant l’ami d’une fille se faisait un point d’honneur de conduire sa dulcinée vierge au mariage.

Ainsi, au moment de se marier, les jeunes gens, dans la plupart des cas, avaient très peu d’expériences dans les relations sexuelles. Il arrivait que la veille de la première nuit de noces, les camarades d’âge du futur marié se réunissent pour lui donner les conseils qu’ils ont pu obtenir auprès des hommes de castes, principalement les esclaves. La future mariée, elle, était conseillée, dans certaines régions du Mali, par la coépouse de sa mère. En milieu bamanan, il se trouvait toujours une femme âgée auprès de qui les jeunes filles et garçons se rendaient chaque nuit. Celle-ci jouait le rôle d’éductrice sexuelle ; elle expliquait aux jeunes gens le rôle de chacune et de chacun dans le foyer. Les jeunes filles, par exemple, recevaient des informations sur les substances aphrodisiaques et leur meilleure utilisation.

Durant toute la semaine des noces, les mariés devaient s’habituer à la présence, dans la chambre nuptiale, d’une femme de caste âgée. Celle-ci était une sorte d’initiatrice qui aidait le jeune couple à mieux consommer le mariage, sans brutalité. Cette précaution était indispensable car il n’était pas rare d’entendre certains hommes soutenir que le respect que la femme aurait plus tard pour son époux était fonction de la dure épreuve à laquelle celui-ci aurait soumise son épouse la première nuit de noces ! On mesure par de tel propos le rôle essentiel de l’Initiatrice. On racontait - mais nous ne garantissons pas cette affirmation - que lorsque la mariée était terrorisée par la perspective de l’acte sexuel, il revenait à l’Initiatrice de donner l’exemple avec le nouveau marié ! Ces détails, bien entendu, n’étaient connus que des seuls initiés. Dans la mentalité populaire, l’Initiatrice veillait à authentifier la virginité de la mariée. Et c’est la mère de celle-ci qui était responsable au cas où la mariée ne serait pas à la maison, comme les Bamanan le disent, c’est à dire en cas de perte de la virginité. C’est pourquoi le mariage d’une jeune fille était toujours une épreuve difficile. Dans l’incertitude, certaines mères prenaient des précautions en faisant examiner leur fille avant la première nuit des noces. Si d’aventure la fille n’était pas vierge, il fallait imaginer un stratagème pour abuser le mari et sa famille. En effet, très tôt le matin, des femmes choisies aussi bien du côté de l’époux que de la mariée venaient recueillir le pagne blanc qui a été le témoin des ébats du premier soir. Si le pagne était taché de sang, la mariée aura donné la preuve de sa virginité. Le pagne était alors promené dans le village jusque dans la concession de l’époux. Par ce geste, les femmes appartenant au clan de la mariée montraient qu’elles avaient donné en mariage une fille digne de respect et qui devrait être traitée comme telle toute sa vie. Si, par malheur, la mariée avait perdu sa virginité, sa famille était couverte de honte, principalement sa mère. Certaines mères ont vu leur propre mariage se dissoudre, car dans ce cas, la mère seule est tenue pour responsable de l’inconduite de la fille. En plus, les parents du marié pouvaient exiger d’être immédaitement remboursés de la dot et de tous les présents, le mariage étant de fait dissout. Cependant cela était chose rare. En effet, aucune mère avertie ne se laissait couvrir de honte. Avec la complicité de l’Initiatrice, un coq était égorgé sur le pagne nuptial pour abuser un marié inexpérimenté et des membres de sa famille peu curieux. Ce stratagème intervenait aussi par consentement mutuel, si malgré tout le marié tenait à sa femme ou s’il était responsable de perte de la virginité. Le linge se lavait en famille ! En retour, l’Initiatrice pouvait recevoir parfois une génisse comme récompense de sa discrétion. Pour toute la vie, la mère de la mariée et la mariée elle-même devaient se garder de jamais manquer de respect à une Initiatrice dévouée. Femme de caste, celle-ci n’aurait aucun scrupule à dénoncer un mariage arrangé le cas échéant.

L’importance de la virginité était telle que des femmes juraient par elle pour prouver leur bonne foi quand celle-ci était mise en doute : " S’il est vrai que depuis ma naissance je n’ai connu d’homme que mon mari, que la vérité éclate dans cette affaire ", pouvait-on entendre. Cette parole, prononcée par une femme entrée vierge dans la chambre nuptiale, était censée faire se lever parfois un cheval indomptable qui restait désespérément couché, sourd aux injonctions de son propriétaire !

De nos jours, la charge d’Initiatrice est de moins en moins importante. Rares sont en effet les familles qui, aujourd’hui, font de la virginité des filles une question d’honneur. Quel rôle peut encore avoir une Initiatrice dans une société où les relations sexuelles sont de plus en plus banalisées ? Des filles de plus en plus jeunes ont des relations sexuelles avec plusieurs partenaires ; beaucoup d’entre elles contractent des grossesses parfois désirées. Certes des Initiatrices se sont compromises dans des mariages arrangés, mais il en est très peu qui oseraient pousser le zèle jusqu’à exhiber le pagne nuptial ensanglanté d’une fille déjà mère d’un ou de plusieurs enfants. C’est ainsi que leur rôle consiste maintenant à balayer la chambre nuptiale, à apporter les plats, à laver les draps et les vêtements de noces. Dès que la nuit est avancée, elles s’empressent de rentrer chez elles pour ne revenir qu’après l’aube chauffer de l’eau de bain pour les mariés. Le résultat est que plus personne - ou très peu - ne se soucie de la couleur du pagne nuptial. Peut-être a-t-on même choisi une couleur plus discrète que le blanc... Autre temps, autre mœurs !

Ousmane Thiény