Les championnes du "Kunko"

Les obligations sociales touchant à la vie familiale, les diverses manifestations concernant surtout les mariages et les baptêmes ne cessent de se multiplier en ville et de s’imposer aux femmes chaque semaine qui passe en ville. Le "kunko", car c’est de lui qu’il s’agit, ce phénomène social important ne cesse de tresser ses filets autour de nos soeurs et de nos filles. Empêtrées dans des cérémonies sans fin, elles deviennent des sortes d’esclaves qui ne vivent pratiquement plus que pour ces obligations aussi innombrables qu’incontournables.

Avec l’évolution des moeurs et toutes ces cérémonies obligatoires où tout le monde se fait remarquer, la pression sociale est telle que le kunko a transformé les mentalités. Il est en train de dénaturer le fond des relations tissées entre les femmes et les familles.

Dans son sens littéral en bamanan le kunko signifie "les problèmes". Remis dans son contexte de la société traditionnelle, (ou rurale d’aujourd’hui) il permettait à l’occasion de cérémonies empreintes de simplicité tout en honorant les mariés ou le nouveau-né et ses parents de resserrer les liens familiaux.

La présence des parentes, alliées et amies était plus importante que le cadeau donné à l’occasion qui avait une valeur tout à fait symbolique ; quelques morceaux de savon suffisaient par exemple à la mère du nouveau-né. Et personne n’y aurait trouvé à redire.

A l’époque, les rares cérémonies grandioses qu’on remarquait se passaient dans les grandes villes et surtout dans notre capitale, Bamako. Cela se passait dans les grandes familles de notables, ou de fonctionnaires. Mëme en ces occasions, il n’y avait pas ces excès de tout genre que l’on observe actuellement car les femmes ne donnaient en la circonstance que ce qu’elles pouvaient donner.

Pourquoi aujourd’hui une telle surenchère dans le kunko ? Les cérémonies ; mariages, baptêmes, funérailles concernaient d’abord le cercle familial, les alliés. A mesure que les alliances familiales se multipliaient, les réseaux de relations extra-familiales à leur tour se sont étendues de plus en plus avec les femmes exerçant une activité lucrative dans le commerce, les entreprises ou la fonction publique. Avec tous ces nouveaux liens tissés les kunko ont connu une hausse extraordinaire.

Il ne s’agit plus seulement pour les femmes d’assister et d’aider les collègues de travail dans leurs kunko, mais aussi de s’associer aux liens que celles-ci avaient tissées avec d’autres relations multiples.

Le cadeau que l’on offrait d’ordinaire avait à son tour perdu son caractère symbolique et anonyme. On dédaignait les offrandes de peu de valeur. Les femmes en sont arrivées à rivaliser de générosité, en offrant souvent des pagnes de luxe des wax et non plus des fancy à la place de simples draps, ou des bijoux en or et autres babioles hors de prix. Les griottes se faisaient de plus en plus nombreuses à ces cérémonies attirées par tout cet étalage de biens et d’argent fait par des femmes fortunées.

Bientôt on en arriva à dresser des listes de donatrices avec la nature de leurs présents. En marge ou pour couronner ces oeuvres supposées de bienfaisance on organisait des "soumou", ces spectacles où des vedettes de la chanson renommées chantaient les louanges des participantes préalablement inscrites sur une liste. Une autre occasion de se faire voir en se montrant aussi généreuse sinon plus que les autres. A Bamako, au cours de tels tours de chant, on a assisté à des scènes mémorables où des griottes recevaient de femmes comblées par les louanges des bijoux inestimables en métal précieux !

Les gestes effectués par les femmes lors de ces cérémonies ne sont pas sans arrière-pensées. Ils sont considérés comme des créances destinées à être remboursées par les parentes, les alliées, les amies, les collègues de travail et leurs parents et relations dans le futur.

Il faut donc tout mettre en oeuvre en temps et en argent pour satisfaire à ces obligations. Il arrive que le salaire ou le fonds de commerce des femmes n’y suffisent plus. Elles sont alors obligées de s’endetter pour faire face aux kunko. La vie conjugale elle-même se trouve perturbée. L’époux se plaint continuellement de l’absence de sa femme toujours partie, en négligeant son foyer et ses enfants. Au bout du comble, c’est l’harmonie conjugable et la stabilité familiale qui se trouvent compromises.

Et les divorces suivent, d’autant plus facilement que les femmes fragilisées sont rendues vulnérables aux sollicitations masculines parce qu’elles manquent de moyens pour faire face au kunko.

C’est ainsi qu’une coutume instaurée pour assister les parents dans la simplicité et renforcer les liens familiaux est devenue de nos jour un moyen d’asservissement de la femme et de dénaturation des liens sociaux.

Oumar Coulibaly

Nouvel Horizon du 02 juin 2005