Le Malien déshumanisé

Solidarité, fraternité. Ce sont des mots avec lesquels nous avons grandi(e)s dans nos sociétés africaines. Des mots destinés à résoudre les maux auxquels les uns et les autres pourraient être confrontés au gré des vicissitudes de l’existence.

Mais depuis un certain temps, ces mots ont du mal à prendre corps. On en parle toujours, certes. Mais on prend soin de ne plus les appliquer. Est-ce la cherté croissante du coût de la vie ? L’appauvrissement a vue d’œil auquel nous sommes tous confrontés ? Possible, mais ce manque ne date pas d’hier, ça on le sait ! Alors pourquoi ? Pourquoi moins de solidarité, moins de fraternité de nos jours ? Pourquoi ces remèdes contre la déchéance sont-ils remisés ? Enfermés à double tour dans les tiroirs les plus secrets de nos mémoires ?

On ne vous aime et ne vous respecte que quand vous êtes puissant. On ne vous aide que quand on sait pouvoir compter sur vous en retour.

Il est bien connu que le monde du travail « dans des bureaux » est et demeurera l’apanage de quelques privilégiés et ceux qui à la fin du mois peuvent ramener un salaire décent à la maison sont encore moins nombreux. Les fonctionnaires se payent en bakchichs. Les autres, le gros de la troupe, ceux qui ne peuvent même pas voler, sont appelés à vivre de « débrouillardise », de petits boulots à peine bons à faire chauffer la marmite. Mais il n’y a pas encore si longtemps, on pouvait compter sur la concession paternelle pour avoir un toit, ou sur celle d’un frère avec qui la vie s’était montrée plus clémente. Mais c’est là un temps révolu. La clémence, l’humanité appartiennent au passé. De plus en plus.
A l’orée de la mort, la dernière épousée de votre père aura réussi à le forcer à vous mettre dehors. C’est qu’à elle, il lui rester encore au moins trente ans à vivre et elle compte les savourer.

Au jour où nous vivons, « tu as de l’argent, tu es un homme », « tu n’as pas d’argent, tu es un sous-homme ». Voyez chez vous : la charmante épouse de votre frère vous réserve son plus bel accueil, prépare vos plats préférés à chacune de vos visites et envoie ses enfants, en file indienne, bien propres et bien habillés, vous saluer dans le salon fraîchement nettoyé où elle vous a accueilli. C’est parce que vous passez tous les quinze jours, vous avez l’habitude et les moyens de faire des cadeaux à l’équipe de football qu’élève votre frère. Vous aidez financièrement en cas de besoin.


Mais vous avez un autre frère, une autre sœur, moins bien lotis. Ils aiment également leur frère et les enfants de celui-ci, ils passent rendre visite mais n’ont guère les moyens d’aider ni de faire des cadeaux aux rejetons. Ils sont même plutôt aidés financièrement par le frère de temps en temps. L’un ou l’autre est même obligé de profiter de la maison dudit frère. Est-ce la peine de décrire l’accueil qui leur est réservé ? Inutile, bien sûr. La belle-sœur qui sait se montrer si attentionnée pour les uns, répond à peine aux salutations des « pique-assiettes », des « vauriens » de beaufs qui « ruinent » son époux, « ôtant le pain de la bouche de ses chers et tendres petits ».

Il y a du vrai dans les pensées de la dame. Mais peut-on décemment ne pas prêter à son propre sang ? Le laisser à la rue alors que l’on peut lui venir en aide ? Du moins ceux qui n’y sont pas de leur propre fait ? Pourtant on la voit recevoir de façon égale ses propres frères et sœurs. Bon an, mal an, l’aide que son mari octroie à sa famille, demeure inchangée.
Dans un monde tel que le nôtre, il n’y a plus qu’une prière à faire : « Que Allah, clément et miséricordieux, accorde à chacun les moyens de s’assurer gîte et couvert ».

La Rédaction

Juillet 2005