Avoir 20 ans au Mali

20 ans est l’âge des grandes théories, l’âge, où on aime affronter les adultes sur le plan des idées. A Cet âge-là, on croit être le maître du monde, on croit savoir plus que ses parents ! C’est l’âge des grandes ambitions et des projets les plus fous. Mais avoir 20 ans dans un pays pauvre comme le Mali où tous les problèmes sont vécus au centuple est difficile. Ici le témoignage de deux jeunes étudiants, Djénéba Kanouté (DK) et Mamadou Sissoko (MS) qui mérite une analyse sincère des grandes personnes pour comprendre un peu plus ce à quoi aspirent nos enfants.

Comment vivez-vous vos 20 ans ?

DK : je les vis difficilement parce que je suis toujours là à envier les autres de ce qu’ils ont et que je n’ai pas. Mes 20 ans ne sont pas épanouis ; je crois même que c’est pour cette raison qu’ici on manque d’ambition à cet âge là. Je vis de telle sorte que quand je ne vais pas à l’école, je suis à la maison, n’étant au courant de rien. Je pense qu’à 20 ans, on doit vivre pleinement sa vie pour ne pas avoir de regret après.

MS : A 20 ans, je vis difficilement parce que je ne suis pas autonome. Je vis encore sur "le dos" de mes parents. Je voudrais, à 20 ans, être capable de subvenir à mes besoins personnels mais tel n’est pas le cas, parce que je n’ai pas de qualifications.

Quelles difficultés éprouvez-vous dans la vie de façon générale ?

DK : Dans la vie en générale j’éprouve des difficultés comme celle de ne pas être libre financièrement ; je suis touchée par la marge très grande qui existe entre les riches et les pauvres. Au Mali on peut trouver des millionnaires et en même temps des pauvres qui n’ont même pas de quoi manger.

MS : J’éprouve beaucoup de difficultés dans ma vie. En plus, je vois que les études sont menacées. C’est surtout cela qui me fait le plus mal. Dans ma chambre d’étudiant de Bamako, je me demande ce que je vais devenir. Il m’arrive souvent de passer des nuits blanches à cause de ces multiples soucis.

Quels sont vos rapports avec vos parents ?

DK : Ils sont difficiles parce que selon la tradition malienne on ne doit pas tout dire aux enfants, ce qui fait qu’il existe une grande barrière entre moi et mes parents. Je suis cependant tentée par tout apprendre à travers la télévision, dans la rue etc...

MS : Il y a de bons rapports entre ma mère et moi. Quant à mon père, il est décédé depuis 2 ans. Il n’a jamais été à l’école mais il se souciait de mes études. On s’entendait très bien.

Quelles différences existent-ils entre votre vision du monde et celle de vos parents ?

DK : Nous n’avons pas les même visions du monde parce qu’ils essayent de conserver l’éducation qu’ils ont reçu de leur parents. Alors qu’avec les progrès techniques et tout ce qui s’en suit les gens doivent changer au fur et à mesure de l’évolution du monde. Bien sur qu’il n’est pas dit de couper complètement le pont avec le passé mais il faut comprendre aussi qu’on est entrain d’evoluer.

MS : Ma vision du monde et celle de mes parents sont diamétralement opposées. Les miens sont des conservateurs. Ils veulent toujours s’imposer. Pour eux, ils ne peuvent jamais se tromper. Ils sont encrés dans la tradition. Moi je trouve qu’il faut vivre avec son temps car le monde évolue chaque jour.

Quelles sont les contraintes en famille ou dans la société qui vous empechent d’être libres ?

DK : Les contraintes qui nous empechent de vivre pleinement notre liberté sont d’une part la surveillance des parents, d’autre part le fait qu’on leur soit lié financierement.

MS : Je trouve qu’il y a une dose de contrainte tant au niveau de la famille qu’au niveau de la société. Chez moi, je suis contraint à suivre mes aînés. Il y a cette gérontocratie qui pèse sur moi. Et lorsque je fais mine de m’en débarrasser, je me heurte à l’intransigeance de mes parents...

Que pensez-vous de la situation des parents au Mali ?

DK : Elle est pour la plupart misérable, parce qu’ils vivent au dessous du minimum vital. Ils travaillent beaucoup pour peu et c’est pour cette raison que certains pratiquent la corruption pour pouvoir vivre.

MS : Vraiment, les parents vivent au jour le jour. Ils se battent sans cessent pour survivre.

La société malienne évolue-t-elle à votre goût ?

DK : C’est vrai que la société malienne est entrain d’évoluer mais pas à mon goût parce que certains dirigeants croient que l’évolution du Mali commence par leur propre richesse. Alors qu’au contraire on doit construire d’abord notre nation pour enfin penser à soi même et cela honnêtement.

MS : Je trouve que la société malienne n’évolue pas comme je le souhaite. Elle est entrain de piétiner l’avenir de sa jeunesse alors qu’on a souvent entendu dire que l’avenir d’un pays résidait justement en sa jeunesse. Dans cette société, il y a des milliers de jeunes diplômés qui sont sans emploi tandis que ceux qui sont à l’école se demandent si leur formation est utile...

Quels changements souhaitez-vous ?

DK : je souhaite que le Mali soit enfin un pays dans lequel les problèmes scolaires ne soient plus qu’un mauvais souvenir et qu’il soit enfin un pays où l’on cultive le patriotisme, ce qui permettra de palier à la corruption.

MS : Je souhaite qu’on crée des emplois pour les jeunes, des centres de formation professionnelle pour l’épanouissement de la jeunesse malienne. Je souhaite également que les politiciens cessent de s’immiscer dans les problèmes des élèves et étudiants. Je veux dire par là qu’ils cessent d’utiliser les jeunes scolaires comme armes de lutte contre leurs rivaux. Qu’ils nous laissent faire ce que nous sommes censés faire : étudier...

Que pensez-vous du mariage ?

DK : Le mariage est le moment le plus important dans la vie d’un individu. C’est une institution au cours de laquelle on apprend les difficultés majeures de la vie.

MS : Je pense que le mariage est un épisode de la vie de l’homme. C’est le stade dans lequel l’homme devient autonome et responsable.

Que pensez-vous de la polygamie ?

DK : Je pense que c’est l’une des sources de la pauvreté. Le revenu du malien étant modeste, il ne pourra pas subvenir aux besoins de plusieurs femmes sans compter ceux des enfants. Dans ces conditions les enfants sont laissés à eux-même, ils sont obligés de se débrouiller tout seuls. Je pense même que c’est irresponsable de marier des femmes qui font des enfants qu’on ne peut pas entretenir.

MS : Je pense que la polygamie est un régime matrimonial qui crée des problèmes au sein du foyer. Dans ce régime, les femmes se disputent à tout moment entre elles de telle sorte que leur mari s’affole souvent.

Les jeunes sont-ils mal élevés en 2000 ?

DK : Les jeunes ne sont pas mal élevés mais c’est aux parents de tenir compte de l’évolution actuelle du monde au lieu d’être toujours stricts sur l’éducation qu’ils ont eu il y a 30 ou 40 ans. Nous remarquons qu’avec les progrès scientifiques, les jeunes ont deux types d’éducation, celui de leurs parents et ce qu’ils acquièrent à travers les moyens de communication. Ces derniers ont plus d’influence sur les jeunes que ceux prodigués par leurs parents. C’est pour cela qu’ils ont tendance à croire que les parents sont dépassés, alors qu’au contraire, ces parents n’ont pas su interpréter convenablement aux jeunes ce qu’ils apprennent à travers les moyens de communication et dans la rue.

MS : Je pense que les jeunes ont plutôt besoin d’un encadrement serein en cette fin d’année 2000. Ils ne sont pas mal élevés.

Quelles sont les difficultés de l’école malienne ?

DK : Elles resident en premier lieu au niveau du gouvernement qui, pour moi, ne traite pas sérieusement les problèmes qui lui sont soumis. L’école malienne souffre aujourd’hui parce que le gouvernement n’investit pas à fond, ce qui fait que s’il n’y a pas manque de proffesseurs ; les biblliotheques sont mal fournis et les infirmeries inexistantes. En second lieu, les difficultes résident au niveau des professeurs qui ne se soucient plus de la connaissance que l’élève doit acquérir ; ils se soucient plutôt des salaires qu’ils doivent toucher à la fin du mois et cet argent étant malheureusement insuffisant, ils font recours eux aussi au commerce de leurs notes ; ce qui cultive malheureusement la paresse chez l’etudiant.

MS : Les difficultés de l’école malienne sont diverses. Les autorités font semblant d’ignorer les problèmes concrets des enseignements secondaires et supérieur, comme les revendications des enseignants ainsi que celle des élèves et étudiants qui demandent l’amélioration de leurs conditions. La réclamation de bourse par les jeunes est un acquis des événements du 26 mars 1991. Pour cela, je trouve que c’est un droit et non une aide.

Comment peut-on en sortir ?

DK : Pour sortir de cette situation, il faut que le gouvernement prenne ses responsabilités vis-à-vis des problèmes scolaires en instaurant un cadre convenable pour les étudiants, en équipant les bibliotheques et surtout en faisant comprendre aux étudiants ce qu’il ne peut pas faire et pourquoi il ne peut pas le faire.

MS : Pour remédier à cette situation, le gouvernement doit avoir un plan d’action. Il doit chercher un consensus avec l’ensemble des couches sociales. Il doit dire aux administrés que leurs revendications sont légitimes mais qu’ils doivent mesurer les possibilités de l’état. Partant de là, on pourra s’en sortir avec la bonne compréhension des uns et des autres.

Comment voyez-vous votre avenir ?

DK : Mon avenir est menacé dans la mesure où je suis fille de pauvre. Mes parents n’ont pas les moyens de payer mes études ; alors que l’Etat se désinterese ou presque de l’enseingnement public pour encourager l’enseingnement privé.

MS : Mon avenir est entre les mains de Dieu. Sinon, là où je suis, je remets mes certitudes en causes...

Que faut-il faire devant tant de difficultés ?

DK : Je pense qu’il faut que le gouvernement essaye de parler franchement avec les étudiants afin d’aboutir à un accord et à la solution de tous les problèmes. La solution est dans le dialogue.

MS : Devant tant de difficultés, il est préférable d’apporter des solutions adéquates.

Pensez-vous qu’il est juste de n’accorder la bourse qu’aux plus méritants ?

DK : N’accorder la bourse qu’aux plus méritants n’est pas juste. Je crois qu’on doit donner la même chance à tous parce que les étudiants, les éleves n’ont pas les même capacités de compréhension, ce qui fait qu’en parlant de plus méritant on suggère que les autres ne méritent pas...

MS : Je trouve que ce n’est pas juste d’accorder la bourse aux plus méritants uniquement. Une fois parvenu au supérieur, tout étudiant doit bénéficier de la bourse. Pour les lycées cependant, je pense qu’elle peut n’être accordée qu’au plus méritants.

Si vous devenez un responsable que changerez-vous au Mali ?

DK : Je changerai en premier lieu la Constitution malienne qui s’inspire pour l’essentiel de la Constitution française alors que nos réalités ne sont pas les même.

MS : Moi, je changerai la façon de traiter les problèmes de l’enseignement. Je proposerai un plan d’étude plus cohérent en liant l’école à la vie...

En quoi le nouveau millénaire peut-il être profitable au Mali ?

DK : Le nouveau millenaire peut être profitable au Mali sur beaucoup de plans. Sur le plan économique surtout avec l’intégration africaine le Mali ne pourra que doubler d’effort pour se mettre à un niveau supérieur. Sur le plan de la santé, il pourra enfin faire face à certaines maladies comme le paludisme, la poliomelyte etc... Sur le plan de l’éducation, c’est le moment ou jamais d’investir à fond pour la réussite de l’école malienne surtout avec l’avènement de l’Internet.

MS : Il peut être profitable au Mali si les autorités créent des emplois pour les jeunes et orientent ceux qui n’ont pas de qualification.

Que souhaitez-vous pour le Mali ?

DK : Je lui souhaite la paix, la prospérite et surtout qu’il soit enfin libre financièrement pour pouvoir faire face à tous les problèmes qui sont liés à la construction de notre chère patrie.

MS : Je souhaite que le Mali aille de l’avant, profitant de l’intégration dans la sous-région, qu’il soit l’un des pays les plus démocratique de la planète où les valeurs humaines sont conservées et respectées.

Propos recueillis par Ousmane THIENY (déc. 2000)