Les bébés des coins de rue

Dans le Mali ancien, l’enfant, même s’il était de père inconnu, n’était pas jeté dans la rue comme un chiot, mais gardé d’une manière ou d’une autre. Le temps et la coutume avaient formalisé une espèce de jurisprudence sociale destinée à couvrir les grossesses indésirables et les enfants mal-nés.

Aussi, lorsque par inadvertance une jeune fille devenait grosse de l’œuvre de son amant sournoisement, les vieilles femmes s’arrangeaient pour la mettre précipitamment en contact avec son fiancé pendant quelques jours de suite et le ventre aussi formé l’était au profit exclusif de ce dernier. Une autre pratique était aussi de la faire déménager carrément dans sa belle-famille à côté de son fiancé quand bien même cela ne fût pas programmé. Les subterfuges et les astuces ne manquaient pas pour cacher les grossesses embarrassantes et en faire endosser la paternité au fiancé qui, généralement, ne se doutait de rien.

L’infanticide et les abandons d’enfant découlent des développements tous azimuts de la civilisation urbaine avec les services multiples qu’elle a engendrés. En tant que produit de la main-d’œuvre domestique dans les grandes villes, l’enfance abandonnée n’est donc pas l’avatar des seules métropoles du Tiers monde. En Europe et plus particulièrement dans les pays anglo-saxons le développement prodigieux du machinisme industriel vit naître le même phénomène avant la création au début des 20e siècle des structures destinées à accueillir les enfants illégitimes des ouvrières des cités industrielles.

Les chroniques sociales écrites par des femmes de cette époque mentionnent parfois en effet des bébé abandonnés par des femmes désemparées de temps à autre aux grands carrefours par temps relativement clément (pour éviter qu’ils ne prennent froid et meurent avant de trouver un ramasseur), parallèlement à ceux des prostituées qui étaient recueillis dans le même temps par des religieuses.

Chez nous, en dépit de ses dures conditions d’existence et de travail, la période coloniale n’enregistra pas beaucoup de cas d’enfants abandonnés parce que l’exode rural, sous toutes ses formes, était assez bien maîtrisé et la misère urbaine moins criarde que maintenant. Et le régime de l’US-RDA, qui succéda à la colonisation, moins encore à cause de l’option socialiste résolument opposée à cette pratique si contraire à l’instinct de conservation du genre humain.

Les abandons d’enfants commencèrent véritablement à entrer dans les mœurs de ce pays à partir des grandes années de sécheresse de 1972 et de 1973 ou l’exode masculin et féminin échappa totalement au contrôle des autorités politiques et administratives et à celles des campagnes. La misère économique engendrée par le sécheresse chassa dans les villes les garçons et les filles des campagnes qui vinrent y travailler et nourrir les parents restés au village. Tout un système économique d’assistance de la campagne par la ville se forma de cette façon qui se consolida et se perpétua jusqu’à nos jours.

En ville, les garçons faisaient un peu de tout alors que les filles, à 95 %, étaient engagées comme bonnes à tout faire dans les familles qui avaient les moyens de leur assurer un salaire mensuel et une alimentation décente. Dans l’exercice de cette fonction de bonnes, beaucoup de ces jeunes filles se laissent séduire par les garçons qui leur font des enfants que ni elles ni eux ont les moyens d’entretenir.

Généralement fiancées au village avant l’aventure de la ville, elles répugnent à retourner au village avec cet enfant et la seule solution qui reste à ces infortunées filles est de s’en débarrasser soit au bas-côté d’une route très passante, soit sur une place publique (mais

clandestinement) ou encore à un carrefour. D’autres aussi, intelligemment, arrivent à confier leur bébé à une vieille femme du marché sur un prétexte quelconque avant de disparaître mystérieusement, causant à cette dernière un désarroi certain.

Dans leur grande majorité, inexpérimentées, analphabètes, incapables de résister aux pièges de la grande ville, ces bonnes sont les victimes désignées des mauvais garçons dont certains d’ailleurs en sont à leur premier essai.

Il peut arriver que le père de l’enfant, l’auteur de la grossesse, soit un compatriote issu du même village que la fille elle-même, mais le plus souvent, le coupable, c’est soit le frère du patron, soit son propre fils ou alors le maître de maison lui-même lorsque la bonne est étonnamment belle et madame moche comme la laideur.

Dans un cas comme dans l’autre, c’est la fille qui perd au change parce qu’interdite de séjour au village (pour une période relativement longue) et condamnée à une vie de bonne sans fin.

Facoh Donki Diarra

- (ISH, Bamako)
- Les Echos du 19 août 2005