Bernadette Ippet, Présidente du parlement des enfants

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A 16 ans, Melle Bernadette Ippet préside le Parlement national des enfants depuis deux ans. Une institution créée par le gouvernement malien afin de favoriser la participation des enfants à la prise des décisions les concernant et une meilleure implication dans la défense de leurs droits. Armée de courage et d’abnégation dès son élection, Bernadette s’est efficacement acquittée de cette exaltante mission. Aujourd’hui en fin de mandat, elle a accepté de nous faire le bilan, de nous parler de son institution, de ses préoccupations, de ses ambitions personnelles... Interview

Musow : Quelle appréciation faites vous de cet atelier de formation des enfants à l’animation et à la production radiophonique ?

Bernadette : On ne peut pas devenir animateur voire journaliste en cinq jours. Mais, à travers cette formation, les enfants ont acquis une certaine capacité à réaliser des émissions eux-mêmes, de s’exprimer sans que cela ne soit par le biais des adultes. Pendant cet atelier, j’ai constaté que les adultes ont souvent tendance à déformer ce que nous disons. C’est dire que nous n’avons pas forcément la même perception de nos problèmes. Grâce donc à cette formation, les enfants pourront exprimer leurs préoccupations en utilisant les mots qui leur paraissent les plus appropriés.

Qu’est-ce que le Parlement national des enfants ?

Bernadette : Ce Parlement est la voix de nous les enfants. Ses membres sont en effet élus exprimer les problèmes des enfants, leurs besoins et préoccupations. Nous sommes les porte-paroles des enfants auprès du gouvernement, des organismes internationaux, des communautés, de la société civile, etc.

Comment votre Parlement fonctionne-t-il ?

Bernadette : Pour mieux connaître et exprimer les besoins de tous les enfants du Mali, le Parlement a ses représentations dans toutes les régions et dans le district de Bamako. Nous avons des réunions et le Parlement se réuni en session ordinaire tous les deux ans. Il peut aussi avoir des sessions extraordinaires entre des parlementaires régionaux et nationaux afin de mieux examiner une question liée la protection ou à la promotion de nos droits. Cela nous permet de prendre à temps les décisions nécessaires et de décider des actions à entreprendre.

On a souvent vu le Parlement interpellé le gouvernement, la société civile, les partenaires au développement... Comment se décide une telle interpellation ?

Bernadette : Nous interpellons le gouvernement ou les auteurs acteurs dans le sens du respect des droits de l’Enfant. Chaque fois que nous apprenons une violation de ces droits ou l’existence d’une menace planant sur ceux-ci, nous interpellons les décideurs afin d’améliorer la situation. Et le plus souvent, nous atteignons nos objectifs.

Pensez-vous réellement que vos interlocuteurs vous prennent au sérieux ?

Bernadette : Certains tentent de convaincre l’opinion nationale et internationale que l’existence d’un Parlement national des enfants n’est qu’une plaisanterie, une farce... Mais, ma conviction personnelle est que notre institution n’a rien d’une création folklorique. En tout, nous prenons nôtre mission au sérieux. Et je pense que le combat que nous menons pour une meilleure prise en charge des problèmes des enfants est en train de porter ses fruits. Nos actions ne sont pas vaines.

Croyez-vous réellement influencer la décision des décideurs ?

Bernadette : De la création du Parlement à nos jours, les décideurs et les partenaires au développement font des efforts pour améliorer la situation des enfants afin d’éviter d’être toujours interpellés par leur Parlement. Je pense sincèrement que nos efforts servent à quelque chose. Si ce Parlement n’existait pas, il fallait le créer parce c’est une tribune incontournable pour la promotion des enfants et la promotion de leurs droits.

Mme la présidente, comment vous vous êtes retrouvée à la tête de ce Parlement ?

Bernadette : Je suis entrée dans cette institution en devenant d’abord présidente du Parlement régional du district de Bamako. En 2003, j’ai pris part à la session ordinaire et je me suis présentée pour la présidence du Parlement national. Mes camarades m’ont accordé leur confiance pour un mandat de deux ans.

Votre mandat arrive à terme. Mais, vous avez la possibilité de briguer un second, compte tenu de votre âge (16 ans). Etes-vous candidate à votre succession ?

Bernadette : Je ne pense pas ! Maintenant, je suis décidée à me consacrer entièrement à mes études et surtout à laisser la place à d’autres enfants.

Quel est le phénomène qui vous préoccupe le plus dans la situation des enfants du Mali ?

Bernadette :

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La mendicité me préoccupe beaucoup. C’est un fléau galopant qui prive beaucoup d’enfants de la scolarisation. Il les rend vulnérables en les exposant à des maux comme la délinquance, le travail forcé, l’exploitation économique et sexuelle, la drogue, la violence... Et, en tant que présidente du Parlement national des enfants, je ne vois aucune solution idoine à la mendicité. J’ai l’impression que c’est devenu un fléau que tout le monde trouve normal. On ne fait rien pour empêcher les pauvres enfants de sombrer dans la mendicité avec tout ce que cela comporte comme conséquence.

Aviez-vous déjà entrepris des actions contre la mendicité du niveau du Parlement ?

Bernadette : Nous avons mené assez d’action de sensibilisation autour du fléau à travers des émissions, des débats... Toutefois, je reconnais qu’on a souvent peur d’aborder la question d’une certaine manière afin de ne pas trop heurter les religieux dont certains ont déjà du mal à accepter l’existence d’un Parlement national des enfants.

Vous êtes en première année universitaire à Sup Management. On peut donc légitimement penser que vous êtres une privilégiée par rapport à beaucoup d’adolescentes de votre âge. La scolarisation des filles est-elle une de vos préoccupations personnelles ?

Bernadette : Evidemment ! Je suis consciente de la chance que j’ai par rapport à beaucoup d’enfants du pays, voire du monde. La scolarisation des filles est au cœur de nos préoccupations de parlementaires. Nous avons mené beaucoup d’actions de sensibilisation dans ce sens. Je pense qu’il est légitime et responsable d’accorder une égalité de chance à tous les enfants du pays sans aucune distinction, surtout de sexe. Ce qu’un garçon peut apporter à l’amélioration des conditions de sa famille, au développement de son pays, une fille peut aussi le faire.

Il est beaucoup question de mariages précoces comme frein à la scolarisation des filles. Etes-vous prête, à 16 ans, à vous marier ?

Bernadette : Oui ! Si c’est par amour ! Je ne vais pas me marier parce que mes parents me l’imposent. Mais, si j’aime un homme et que je suis sûre de pouvoir vivre avec lui, je peux accepter de l’épouser à cet âge.

Certains de vos camarades reprochent aux adultes et aux décideurs de ne pas réellement s’impliquer dans la lutte contre l’excision. Etes-vous de cet avis ?

Bernadette : C’est un peu comme la mendicité. Les gens se gardent d’en parler pour ne pas heurter la susceptibilité de certains leaders d’opinion. Ce qui n’est pas notre cas. Nous n’hésitons pas à mener des débats autour de cette pratique néfaste chaque fois que l’occasion se présente. Nous participons aux actions nationales. Mais, nous avons l’impression que nous ne sommes pas assez suivis dans notre engagement parce que le combat ne bouge pas. Certains prennent mal notre implication dans cette lutte. Je pense que l’excision est avant tout une pratique néfaste sur la petite fille. Les mentalités restent donc figées. Certains continuent à penser qu’exciser sa fille, c’est préserver son honneur et sa dignité. C’est au niveau des femmes qu’il y a une timide avancée. Des mères commencent à prendre conscience des conséquences néfastes de l’excision et se battent pour que leurs filles ne soient pas excisées. Mais, d’une manière générale, beaucoup reste au niveau de l’information, de la sensibilisation et d’éducation. Et j’espère que dans les jours à venir, le Parlement national des enfants réussira à mobiliser tout le monde autour de ce fléau et à gagner ce combat.

Qu’est-ce que cela vous fait de côtoyer régulièrement le Président de la République, les ministres, les diplomates et autres hautes personnalités nationales et étrangères ?

Bernadette : Je commence à m’y habituer. Mais, j’ai souvent peur de prendre la grosse tête. J’ai aussi souvent peur que certains proches me jugent mal, que des gens m’accusent de ne me plus intéresser à eux depuis que j’occupe ce poste. Cette hantise m’amène souvent à me renfermer sur moi-même. Je n’aime pas trop m’imposer aux gens. Mais, ce poste me confère une certaine importance, un certain prestige que je dois savoir gérer sans offenser personne.

Vos camarades garçons du Parlement vous ont-ils facilement acceptée comme leur présidente ? Ne sont-ils pas jaloux de vous ?

Bernadette : Non ! Je n’ai aucun problème sur ce plan. Vous me voyez ici à Sévaré avec mon premier vice-président (Mohamed Bâ de Ségou, NDLR). Nos rapports sont excellents et il y a une grande complicité entre-nous. Il est comme un conseiller, un frère et un ami pour moi. Ce que beaucoup de gens ignorent, c’est que ce Parlement est comme une vraie famille. Nous nous entendons bien et nous sommes toujours pressés de nous retrouver, de discuter de nos problèmes personnels et de ceux des enfants du Mali.

Et dans votre famille, vos frères sont-ils jaloux de la Présidente du Parlement des enfants ?

Bernadette : Pas du tout ! Au contraire, ils sont fiers de moi et me soutiennent dans mes combats.

Qu’est-ce que ces deux années passées à la présidence de cette institution vous ont appris ?

Bernadette : J’ai appris à grandir. Je sais aussi qu’on ne peut pas tout avoir dans la vie. Il faut donc faire des concessions aux autres. Avant cette fonction, j’adorais vivre en solitaire et je n’avais pas l’habitude du travail en équipe. Mais, en tant que présidente, je suis obligée de composer avec tout le monde, de collaborer avec tous mes autres camarades. Je ne peux pas agir seule parce que mes décisions ont non seulement une répercussion sur tous les enfants du pays, mais elles engagent également tous les autres parlementaires. Cette fonction a forgé ma personnalité en me responsabilisant. J’ai aussi appris à me contrôler dans mes propos et dans mes comportements pour ne pas heurter les autres.

Pas de regrets donc ?

Bernadette : J’ai souvent quelques regrets. Surtout quand mes camarades me taquinent en me disant que je reste toujours un enfant parce que je suis la présidente de leur parlement. Je suis pressée d’être un adulte et de m’assumer. A part cet aspect, je n’ai aucun regret. Je pense que cette expérience aura un impact positif sur ma vie future. Je ne compte pas travailler au compte du gouvernement, mais, je suis convaincue que ce passage de ma vie me servira dans les années à venir. Aujourd’hui, j’ai acquis la facilité de m’exprimer, de communiquer. Cela est un atout !

Qu’avez-vous apprécié le plus au cours de ces deux ans ?

Bernadette : J’ai eu la chance de rencontrer de très hautes personnalités du pays dont le Président de la République entièrement acquis à la cause des enfants. Et comme certains me le rappellent, j’ai eu le privilège de m’asseoir à ses côtés en Jeans et en tee-shirt. Je me suis aussi fait plein d’amis à travers le pays. Sans le Parlement, je ne serais pas ici aujourd’hui à Sévaré pour m’initier à l’animation et à la production radiophonique, à partager mon expérience avec des enfants venus de tout le Mali et à écouter leurs préoccupations et espoir.

Qu’envisagez-vous de faire après vos études ?

Bernadette : Je nourris l’ambition de travailler dans une très grande société. C’est pourquoi je souhaite me spécialiser soit dans le marketing ou l’informatique.

Un dernier conseil aux enfants ?

Bernadette : Je leur rappelle que les enfants doivent respect et obéissance à leurs parents et à tous leurs aînés. Ils ne doivent pas surtout oublier qu’ils ont autant de droits que de devoirs. Nous devons toujours avoir à l’esprit de nous battre pour le respect de nos droits fondamentaux. Il s’agit du droit à la survie, à la protection, à la participation et à un sain épanouissement. Les parents doivent aussi scrupuleusement les respecter.

Propos recueillis par Aïssata Bâ

09 septembre 2005.