Sadio Kanté, journaliste-peintre

« Rien ne justifie la marginalisation d’une femme »

Entre le journalisme et la peinture, il n’y a qu’une petite passerelle d’inspiration et de passion. Ce n’est donc souvent qu’une question de déclic. Et Sadio Kanté, notre consoeur correspondante de BBC au Mali, l’a prodigieusement eu depuis le 2 août 2005. Sa soudaine inspiration a accouché de près d’une soixantaine de tableaux aux thèmes aussi variés qu’évocateurs. Nous avons pénétré l’univers de la jeune peintre. Elle s’est entièrement prêtée à nos questions avec la traditionnelle gaieté et le légendaire franc parlé qui l’ont toujours caractérisé. Interview !

Musow : Jusque-là, on ne vous connaissait qu’au micro comme une grande professionnelle de l’information sur Klédu FM puis sur BBC. Et brusquement, tu te retrouves dans la peinture. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Sadio :
J’ai du mal m’expliqué ce qui m’est arrivé. Mais, de toutes les façons, la radio reste toujours ma première passion. La peinture m’est tombée dessus. Je ne sais pas où elle me conduira. Mais, je suis à l’aise dans ce nouveau statut de journaliste-peintre, même si le journalisme est le plus important pour le moment.

-N’aviez-vous jamais peint avant le 2 août 2005 ?
Sadio
 : Non ! L’aventure a réellement commencé le 2 août dernier. De ce jour à aujourd’hui (l’interview a été réalisée le 5 octobre 2005, NDLR), j’ai réalisé 55 tableaux. Cela a commencé comme une transe, comme si je me vidais de quelque chose. J’ai été prise d’une soudaine et irrésistible envie de m’exprimer autrement.

-Qu’avez-vous alors exprimé ?
Sadio :
Vous venez de visiter ma galerie. Mes œuvres sont variées. Les tableaux sont de différentes formes. J’ai par exemple peint des corps d’hommes et de femmes entremêlés où on sent surtout les souffrances féminines. C’est pour dire que, généralement, la Femme souffre de son contact avec l’Homme. Je pense que cela retrace l’histoire de mon enfance. A 11 ans, j’ai été violée 2 fois par un frère de 20 ans. J’en porte encore les séquelles puisque je me retrouve avec une vie complètement détruite. On m’a le plus souvent accusée d’agression sur les hommes. Mais, pour moi, je n’agresse pas, mais je me protège. C’est en effet une réaction de self-défense chaque fois qu’un homme hausse le ton et se fait plus menaçant. Cette attitude me rappelle les bastonnades que mon frère m’infligeait avant de me violer, aux humiliations qu’il me faisait subir. Il a poussé le cynisme jusqu’à me présenter au dispensaire puis au CHU (Centre hospitalier universitaire) de Brazzaville (Congo) pour voir si j’étais pucelle. Il m’avait pourtant possédé à deux reprises. Et depuis, je n’ai pas pu vivre comme une fille ou une femme normale car j’ai subi des humiliations et des traumatismes qui dérangent et déséquilibrent.

-La peinture vous permet donc d’extérioriser cette souffrance ?
Sadio
 : C’est juste ! Grâce à la peinture, je m’exprime comme je ne l’avais jamais fait. C’est une expression discrète et intime. Dans notre société, il n’est pas facile pour une femme de dire publiquement : j’ai été violée ! Mais, si on n’en parle pas, on se condamne à une profonde solitude conduisant à une intense activité cérébrale qui ne peut que ruiner l’âme. Et quand les gens ne comprennent pas ce que vous ressentez au fond de vous-même, ils vous marginalisent. Je suis heureuse que cet entretien se déroule en ce mois-ci (octobre) dédié à la Solidarité et à la lutte contre l’exclusion au Mali. Suite à certains articles de presse parus par rapport à ma peinture, certains amis n’ont pas apprécié que je parle de mon viol et de ma schizophrénie. Si je n’en parle pas comment les gens peuvent-ils comprendre mes réactions ? En parler, c’est aussi une façon de me faire mon mea-culpa à l’égard de cette société qui n’a peut-être que dédain pour moi.

-Comment vous sentez-vous depuis que vous peignez ?
Sadio
 : Je me sens mieux dans ma peau. Je supporte mieux le regard de ceux qui restent distants à mon égard. Je préfère cette distance par rapport à ma schizophrénie qu’à l’image de droguée que certains m’ont collé. Beaucoup de gens pensent que je me drogue. Je fume de la cigarette, mais je n’ai jamais touché à la drogue et à l’alcool. Si tel était le cas, je me serais assumée à partir du moment où personne ne me les paye.

-D’autres combats à mener en dehors de l’expression de cette souffrance jusque-là refoulée ?
Sadio
 : Je ne manque pas d’inspiration grâce à mon métier de journaliste. Cette profession me donnait déjà l’opportunité de m’exprimer par rapport aux préoccupations et problèmes des autres. Ainsi, une grande partie de mes reportages fait assez de place à ceux qui sont marginalisés dans notre société. J’ai consacré beaucoup de reportages à la mendicité, aux femmes en situations difficile, à la fragilité de nos économies... Nous sommes dans une société qui bouge. Mais, le plus souvent, cela échappe à nous les journalistes africains. C’est avec la BBC que je me suis rendue compte de cela. Par exemple nous nous intéressons peu à ces femmes qui partent souvent de peu pour se retrouver millionnaires à la sueur de leur front, à ces teinturières qui sont en train de révolutionner le secteur de l’artisanat malien... La femme est tout dans une société. Tout commence et finit par elle. La femme ne doit donc pas être marginalisée sous aucun prétexte.

-Quels sont les matériaux que vous utiliser dans votre peinture ?
Sadio
 : J’ai commencé par utiliser du tissus creton, ensuite des toiles de jute (sac de céréales) et aussi des contreplaques, du cuir, de l’aquarelle, du rouge à lèvre, du vernis à ongles, des aiguilles pour défaire les cheveux, les plumes, etc. Je suis avant tout un autodidacte. Je m’améliore au fur et à mesure que les gens passent, critiquent mes œuvres et me font des suggestions.

-Votre salon est décoré de façon pittoresque et originale. Est-ce aussi le fruit de votre inspiration ?
Sadio :
Evidemment ! Par ce décor typiquement africain, je veux surtout démonter à mes sœurs africaines et à toux ceux qui ont de grandes villas qu’ils ne sont pas obligés d’importer des meubles. Ces meubles importés ne nous rapportent rien que le surcoût de leur entretien. Du bois, du rotin, du bronze, du bambou, des balais peint, des canaris... sont les matériaux locaux utilisés pour orner ce salon (pendule, bibliothèque, pots de fleurs, rideaux, nappes, coussins...). Ce sont des matériaux qu’on trouve partout dans notre environnement. Mais, généralement, ce sont les occidentaux qui les mettent en valeur dans leurs maisons. Nous avons le complexe de ce qui vient d’ailleurs. Nous avons le choix entre nous revaloriser par rapport à ce qui est à notre portée ou imiter les autres en les enrichissant davantage. Il faut que notre société revienne à la réalité et prenne conscience que nous sommes dans un pays pauvre. Heureusement, nous avons beaucoup de ressources qui ne coûtent pas chères et que nous pouvons exploiter pour faire plaisir à tout le monde.

-En plus du journalisme et de la peinture, envisagez-vous d’ajouter d’autres cordes à votre arc ?
Sadio :
Ce n’est pas à écarter. Je suis tentée par l’écriture. Mais, ce dont j’ai le plus envie, c’est de faire des études en sociologie afin de mieux connaître les multiples facettes hypocrites de notre société. Je ne sais pas pourquoi on ne serait pas libre de dire qu’on aime ou non telle personne sans que cela soit interprété autrement. Ici, dès qu’on prend de l’élan, on ne ménage rien pour vous briser les ailes. Combien de jeunes ambitieux ont vu leurs projets s’écrouler du jour au lendemain sans aucune explication rationnelle ? Dieu sait qu’ils sont nombreux les victimes de l’égoïsme, de l’hypocrisie et de la chimie noire africaine.

-Il ne doit donc pas être aisée d’être femme et peintre dans une telle société ?
Sadio :
Femme peintre est une conviction personnelle. J’ai des messages à faire passer. Les comprendra qui le veut. D’une manière générale, il n’est pas aisé d’être femme dans notre société où les préjugés écrasent les ambitions personnelles. Je prends le cas de ma sœur, Aminata Dramane Traoré. J’ai souvent envie de pleurer sur son sort. Voilà une dame qui se bat pour son pays, pour son peuple et ses concitoyens. J’en veux comme preuve toutes ces rues qu’elle a pavé dans son quartier (Missira, commune II du district de Bamako, NDLR) pour lequel elle a consenti de gros efforts d’assainissement. Je suis désespérée de voir qu’on n’arrête pas de la critiquer, de la dénigrer et de saboter ce qu’elle fait. J’ai aussi récemment rencontré une brave dame qui dirige une entreprise au capital de près de 4 milliards de F CFA. Elle traite le beurre de karité et revalorise nos jus locaux. Mais, on ne sent pas cela en elle tellement elle est effacée. C’est la société qui lui impose cela. Elle est contrainte de cacher sa poigne, sa compétence et son ambition pour exister. Je pense qu’il faut laisser la femme s’exprimer et exister comme elle l’entend. Cela n’empêchera pas l’homme d’exister aussi en tant que tel parce que nous avons besoins l’un de l’autre.

-A vous entendre, on a l’impression que la peinture est devenue pour vous un outil de combat pour l’émancipation féminine ?
Sadio
 : Bien sûr ! Elle me libère, canalise mes énergies. Elle me permet de comprendre que je suis dans une société qui a des codes que je ne maîtrise pas forcément. Mais, cela ne me pousse pas à l’hypocrisie. Rien ne m’empêchera d’exprimer franchement et sincèrement mes opinions à toute occasion.

-Entre la peinture et le journalisme, qui se nourrit de l’autre ?
Sadio :
Pour le moment, c’est la peinture qui se nourrit du journalisme. Je n’ai pas encore exposé et je ne pense pas vendre quoi que ce soit dans l’immédiat. Pour le moment, l’argent que je gagne grâce au journalisme me permet de payer mes matériaux de peinture. Peut-être qu’un jour la peinture sera aussi une source de revenus conséquents pour moi.

-Justement, à quand votre première expo ?
Sadio :
J’ai des propositions dans ce sens et je n’exclu pas d’exposer mes œuvres au Centre culturel français (CCF) de Bamako si l’occasion m’est offerte. C’est le cadre idéal de rendez-vous avec tous les autres artistes. Ce contact peut me permettre de voir ce qu’ils font et m’améliorer aussi. Le grand peintre Amara Sylla « Amsyl » m’a rendu visite. Il a affirmé avoir trouvé beaucoup d’originalité dans mon travail. Il m’a promis de me donner des astuces qui me permettront d’améliorer ma technique.

-Quel message adressez-vous aux femmes qui ont des projets et des idées, mais qui ont peur de l’exprimer de crainte d’être mal jugée par la société ?
Sadio :
Il faut que la société, à commencer par les hommes qui veulent toujours nous écraser, sache qu’à partir de ce qu’elle fait à la maison (la maternité, les tâches ménagères...), une femme peut concevoir tout un monde. Il faut aussi que mes sœurs comprennent qu’on ne peut pas faire sa vie dans la poche d’un homme. Apprenons donc à nous libérer. A mon arrivée au Mali, quand j’ai voulu prendre une maison, beaucoup de gens ont tenté de m’en dissuader parce ce que cela est mal vu de la part d’une célibataire. Et des propriétaires m’ont refusé leurs maisons parce que j’étais célibataire. Mais, je suis fière de moi-même car même si on m’a déjà fait une réputation, on ne me trouvera jamais dans des endroits peu honorables pour une femme. Ce sont les besoins de mon métier qui me poussent souvent à rester dehors à des heures tardives. Sinon, je suis très attachée à ma famille, je suis casanière. Voyez mon fils, il doit faire le bac l’année prochaine à 16 ans ! C’est dire que bien que je sois une femme seule, je parviens à l’éduquer et à l’encadrer comme toute mère digne de ce nom. La femme peut réaliser tout ce que l’homme peut faire. Nous ne devons nourrir aucun complexe face à nos frères même si nous ne devons pas oublier que l’homme et la femme se complètent au foyer et dans la vie. Mais, cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas vivre sans les hommes. Je suis une célibataire, je m’y complaints et j’assume mon célibat comme tous les actes que je pose dans la vie quotidienne !

Propos recueillis par Aïssata Bâ octobre 2005