Quand l’Inde visite le Mali

Souflant quelques mots bambaras aux Dogons malgré ses cheveux noirs et lisses rappelant son orgine Indienne, Diana Andoni a sillonné les chemins d’argile rouge des terres maliennes. Un mois de découverte durant lequel cette jeune professeur de langues à jouer de ses origines au sein d’une culture qui lui était étrangère. Un échange positif qu’elle nous raconte.

Bonjour Diana pourrais-tu te présenter à nos lecteurs ?
26 ans et d’origine indienne, je suis enseignante d’espagnol dans un collège plus ou moins difficile. J’ai passé mon CAPES (concours pour le professorat) suite à une maîtrise Lettres Langues et Civilisation Espagnoles. Cela fera bientot 5 ans que j’habite dans le 19ème près du beau parc des buttes Chaumont avec mon ami. Mes parents sont arrivés en France dans les années 1970. J’ai reçu une éducation assez stricte, mes parents ayant conservé la mentalité indienne. Cependant, ils ont fait preuve d’ouverture d’esprit lorsque j’ai voulu partir un an en Espagne pour passer ma licence, lorsque j’ai décidé d’habiter sur Paris et enfin quand je leur ai présenté mon ami (qui est français).

Tu as choisi avec ton ami de passer tes vacances estivales au Mali, pourquoi une telle destination ?
Et bien tout d’abord mon copain y était déjà allé trois ans auparavant dans le cadre associatif en vue d’une construction d’un centre culturel dans un village qui se nomme Baguineda (à 30km de Bamako). Il a fait de très bonnes connaissances et n’a visité que très peu le pays. Alors ce voyage était l’occasion de me le faire connaître, de revoir des amis très chers et de découvrir plus en profondeur le pays. Pour moi ce furent mes premiers pas sur le continent africain.

Parmi les traversées désertiques, les plats traditionnels, le rythme danses Dogons, et les moments...Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?
Durant notre voyage qui a debuté à Bamako, nous avons traversé Djenné, le Pays Dogons pendant une semaine, Mopti (la venise Malienne), puis 5 jours à Tombouctou. J`ai tout d’abord été éblouie par la grande mosquée de Djenné. Elle est immense et c’est incroyable qu’une aussi grande battisse construite en banco (terre sable eau) puisse tenir debout !
Ensuite les deux endroits qui m’ont le plus marqués sont le pays Dogon et le Désert. Nous avons vraiment apprécié rester une semaine au Pays Dogon. Cela nous a permis de vivre parmi eux, de voir les différentes coutumes et de contempler les merveilleuses falaises ! De plus, notre guide : Ali Guindo (car au Pays Dogon il faut absolument être accompagné d’un guide Dogon) était excellent ! Il avait une très bonne connaissance du Pays dans sa totalité et on pouvait aborder toutes sortes de sujets sur le Mali.
Aussi, ce qui marque dans le paysage malien c’est l’omniprésence de la terre rouge. Alors que lorsqu’on arrive à Tombouctou il n’y a plus de terre mais du sable blanc. C’est la première chose qui marque. Ensuite, à Tombouctou les noirs Africains et les Arabes cohabitent mais ne se mélangent pas trop.
Nous avons passé 3 jours dans le désert en compagnie d’un Touareg avec ses deux chameaux. Nous avons dormi à la belle étoile, souffert sous la chaleur de l’après midi et surtout apprécié le silence qui règne dans le désert. Le mode de vie des Touaregs est très rudimentaire. Même si au Pays Dogon, le système éducatif essaie petit à petit de se développer en construisant des écoles, ce n’est pas du tout le cas dans le désert.
Les Touaregs sont moins chaleureux au premier abord mais c’est juste une impression car nous avons sympathisé avec une famille ainsi que notre guide Touareg. Le désert m’a également beaucoup impressionné : le silence, l’absence de tout, le vide, l’immensité, la seule vue des dunes...
Lorsque l’on passe une semaine au Pays Dogon sans eau courante et sans électricité, on se rend compte, nous occidentaux, du luxe dans lequel on vit. Malgré la pauvreté les gens sont très solidaires entre eux et très hospitaliers envers l’étranger. C’est vraiment touchant.

Comment avez-vous communiqué avec la population locale ?
Avec les maliens, nous avons pu parlé en français avec pratiquement tout le monde excepté dans les villages Dogons. Même si les gens parlaient pour la plupart le français, nous avons fait l’effort d’apprendre quelques rudiments, notamment les salutations qui sont très chères à la population. Nous les avons donc appris en Bambara et en Dogon, ce qui faisait très plaisir aux personnes à qui ont s’adressait.

Toi qui n’avais jamais mis les pieds en Afrique et en tant qu`originaire des Indes, t`es-tu sentie pour autant dépaysée ?
Oui, bien sûr, il y a sûrement des similitudes entre le Mali et l’Inde mais les gens sont différents ainsi que les coutumes. Cependant, en Inde je ne fais pas beaucoup connaissance avec des gens qui me sont étrangers, outre le cercle familial. Donc dans un premier temps on peut dire que les maliens sont très accueillants et d’une très grande gentillesse avec qui que ce soit. Moi qui pensais que les maliens allaient être intrigués par mes origines et bien je me suis trompée car ils connaissent très bien et adorent les films indiens.

Sur les marchés aussi bien en Inde qu’au Mali il faut absolument marchander, d’autant plus que dans les deux pays, les locaux savent que nous sommes étrangers. Mais au Mali, j’ai l’impression que ça fait partie du jeu, le commerçant attend que le client marchande ! Cela ne m’a pas dérangé.

Au Mali il y a rarement des routes goudronnées, ce qui mouvemente les trajets en Sotrama. Nous avons essentiellement transité en sotrama (les minis bus locaux) et les cars pour les grands trajets. Par contre pour ceci le prix est fixe. Tandis qu’en Inde nous n’avons pas de minis bus pour les petits trajets. Ce sont des auto-rikchaws où l’on s’assoie à 3-4 personnes et là en fonction de la tête le prix change ! En ce qui concerne l’état des routes, l’Inde investit beaucoup dans ce domaine et je note la différence d’années en années. Cela fait 7 ans que je n’y suis pas retournée et le changement doit être radical.

Concernant la vie familiale, bien que je n’ai pas vu énormément de familles au Mali car nous avons beaucoup transité, il me semble que toute la famille ne cohabite pas forcément ensemble. Les frères peuvent vivre dans une seule maison avec leur mère. En fait quand nous allions chez les gens tout le monde était dans la maison mais ne vivait pas forcément au même endroit. En Inde, en général, les fils restent avec les parents et les filles s’en vont dans la famille du mari. Il y a souvent une dizaine de personnes dans la maison. Mais on rencontre également des familles qui vivent en couple avec leurs enfants.

Une grande différence avec l’Inde, c’est la présence des mendiants ou plutôt l’absence. A Bamako, j’en ai vu très peu. A Tombouctou, pas du tout et au Pays Dogon non plus. En fait chez les dogons les plus pauvres, toute la population est au même niveau sociale. Donc, les gens s’entraident dans leur pauvreté. Alors, bien sur qu’au Pays Dogons beaucoup d’enfants nous ont agrippé pour nous demander de l’argent, des cadeaux, des stylos ou des bonbons. Mais, d’une part ce sont les seuls mots qu’ils connaissent en français avec « Bonjour » et d’autre part, lorsqu’on ne leur donne rien ou pas grand-chose ils continuent le chemin avec nous en nous tenant la main dix à la fois ! C’était marant. Le Mali n’étant pas encore très touristique, certains voyaient pour la première fois des Blancs. Et en ce qui me concerne, ils étaient intrigués de voir que j’avais l’air d’une européenne mais avec la peau noire.

Concernant la condition de la femme dans la société Malienne, se rapproche-t-elle de celle en Inde ?
Selon moi les femme dans les villages maliens ont autant de tâches très difficiles : piller le mil, chercher de l’eau au puit, s’occuper de la famille...que les femmes d’Inde.
Au sein de la famille, les maliennes ont, je pense une grande importance malgré tout car leur avis pour les affaires familiales compte. Il en est de même en Inde même si je pense qu’en Inde la soumission de la femme est beaucoup plus forte.
Au Mali, rares sont les femmes qui travaillent dans le tertiaire, en général, d’après ce que j’ai pu voir, dans les villages, elles travaillent dans les champs et s’occupe de la famille : enfants, cuisine... C’est la même chose en Inde, quoique vu le développement informatique plus de femmes soient amenées à travailler dans les bureaux, mais cela reste un phénomène dans les grandes villes. C’est donc le mari qui rapporte le salaire pour nourrir la famille. Beaucoup de familles disposent de bonnes, essentiellement des jeunes filles. C’est le même cas en Inde et pas forcément dans les familles les plus aisées. Il y a également des jeunes garçons. Donc pour ma part cela ne m’a pas trop gênée de me faire servir. Mais il est vrai que certains occidentaux sont outrés de voir ça. Je pense qu’au fond si ces jeunes n’avaient pas ce travail il serait dans la rue. Cependant, il y a sûrement d’autres solutions, afin d’éviter ça. En Inde, (je ne sais pas pour le Mali) il n’y a pas comme en France l’obligation de la scolarisation jusqu’à 16 ans. C’est dommage.

On dit que l’Inde accélère son processus de développement tout d`abord grâce a la volonté de sa population de vouloir sortir de l`ombre, as-tu vu cette détermination chez les maliens ?
D’après mon ami qui connaissait déjà bien le Mali, il a noté une légère différence. Il y a beaucoup d’associations qui œuvrent pour l’écologie en essayant de montrer qu’il est important de jeter ses déchets dans une poubelle. Il y a pas mal de cyber café lorsque l’on arrive dans les grandes villes.
Au niveau de l’éducation, pendant la dictature le système éducatif a bien régressé mais le gouvernement actuel essaie de développer la construction d’école. Mais j’ai appris qu’il y avait quand même au moins 90 élèves par classe ! Ce qui est énorme !!
Les associations de femmes s’imposent pour améliorer leur condition et leur place dans la société. Le Mali tente de se développer économiquement mais tout cela reste assez précaire car le Mali est un des pays les plus pauvres d’Afrique. Il manque donc ce moyens et de fonds pour pouvoir grandir.
L’Inde mise énormément sur le développement économique. J’ai pu voir l’apparition de routes aménagées, l’apparition de cyber café et de nouvelles chaînes de resto comme KFC. Et tout cela est loin d’être terminé car l’Inde a énormément d’ambition. C’est un bon point mais il ne faut pas qu’elle oublie les « gans d’en bas » : ceux qui vivent toujours dans une extrême pauvreté et qui ne disposent pas des moyens nécessaires pour s’en sortir.
Vu ma profession, je me suis particulièrement intéressée au système éducatif et à la scolarisation. Nous en avons justement discuté avec notre guide du pays Dogons qui est membre d’une association qui tente d’améliorer l’éducation des enfants afin qu’il aient des chances d’être scolarisés le plus longtemps possible. Dans certains villages, les élèves ne peuvent aller au lycée car ils doivent pour cela aller dans une grande ville voisine, ce qui n’est pas toujours possible. En plus, le Mali ne dispose que d’une seule Université dans le pays ! Il y a donc énormément de projets à établir dans le domaine de l’éducation.

Autant pour le Mali que pour l`Inde, ce fut un mois de riches échanges culturels ...pourrais-tu nous en dire plus ?
Les échanges culturels au Mali ont été beaucoup plus intenses car ayant énormément voyagé nous avons pu rencontrer beaucoup de personnes venant d’horizons différents et ce fut très enrichissants. Nous avons d’ailleurs conservé des contacts.
En Inde, comme je l’ai dit, mes visites sont simplement familiales donc j’attends de faire mon propre voyage en Inde (sans mes parents) pour pouvoir me faire une idée plus approfondie.
En ce qui concerne la nourriture, ce n’était pas le festin tous les jours. Tout dépendait de l’endroit où l’on était. Par exemple au Pays Dogon, on ne pouvait pas tout avoir, tout dépendait de ce qui arrivait au marché et ce dont disposaient les familles qui nous ont reçues. Le plat qui m’a le plus étonné c’est le tô : mil, gombo et autres...Les meilleurs plats que j’ai goûtés sont le mafé, le tiboudiène au poisson et le poulet Yassa !
Malgré le fait que ce soit un pays musulman, les femmes ne sont pas voilées, elles sont toutes habillées en habit traditionnel (pagne, haut, et tissu sur la tête assortis) surtout dans les grandes villes comme Tombouctou et Bamako. Mais au Pays Dogons, dans les villages, les femmes portaient un pagne et un T-shirt. J’aurais bien aimé me faire un boubou mais le temps nous manquait... J’avais ramené un habit traditionnel indien au cas ou nous assisterions à une fête mais ce ne fut malheureusement pas le cas.

En réponse aux propos houleux du personnage Pablo Chester, (cf http://www.afrik.com/article8019.html), peut-on continuer à laisser dire que le Mali n`est qu`un pays primitif avec comme seule richesse ses moutons ?
Le Mali est doté de plusieurs richesses diverses et variées. Pourtant ce n’est pas un pays très touristique mais il conserve de très nombreux lieux faisant parti du patrimoine mondial de l’Unesco. J’invite toutes les personnes qui en entendront parler à aller le visiter car c’est ainsi que l’on peut changer les aprioris de certaines personnes.
Par exemple, je trouve que le Mali est beaucoup plus riche culturellement qu’un autre pays d’Europe. Pendant ce voyage j’ai ressenti des émotions jamais ressenties auparavant grâce aux endroits magnifiques visités et surtout aux rencontres qui me seront inoubliables. Les Maliens sont très accueillants, sont d’une très grande gentillesse avec qui que ce soit. Nous conservons de très bons souvenirs.

Tous mes sincères remerciements Diana.

Propos recueillis par Aminata Diallo - Novembre 2005