La Dame de fer fait taire les misogynes

ELLEN JOHNSON-SIRLEAF, PRESIDENTE DU LIBERIA

Elle était la moins attendue à Bamako. Mais elle a volé la vedette à tout le monde, y compris à ATT, Chirac et Marie Tamoifo Nkom, la porte-parole de la jeunesse africaine. Ellen Sirleaf-Johnson, il s’agit bien évidemment de la nouvelle présidente du Liberia, a été la grande attraction de ce 23è Afrique-France (du 3 au 4 décembre 2005). Même le président Chirac a été émerveillé par cette présence au point de réclamer qu’elle soit vivement ovationnée.

« Parmi les chefs d’Etat, vous me permettrez d’avoir une pensée respectueuse mais aussi affectueuse pour la présidente du Liberia. Elle rend à l’Afrique sa première visite officielle et nous y sommes particulièrement sensibles », a déclaré Jacques Chirac en se tournant avec plus de galanterie et de respect vers celle qui est la première femme à diriger un pays africain. Cet hommage improvisé a provoqué une salve d’applaudissements dans la grande salle du Centre international de conférences de Bamako. Mme Sirleaf-Johnson, en tenue et turban bleus, y a répondu par un sourire majestueux et séduisant. Une présence autant ovationnée que son intervention.

L’économiste Ellen Johnson-Sirleaf a été proclamée le 23 novembre 2005 vainqueur de la présidentielle au Liberia, devenant la première femme chef d’Etat élue en Afrique. Mais, avec la difficile mission de redresser l’économie de ce petit pays ouest-africain de trois millions d’habitants, ravagé par une atroce guerre civile pendant 14 ans. « Je remercie le peuple libérien pour avoir accompli son devoir électoral et je suis très heureuse de devenir la prochaine présidente du Liberia », avait-elle dit à la presse. Le vote du second tour de la présidentielle, le 8 novembre dernier, constituait la dernière étape d’élections générales (parlementaire et présidentielle) organisées à l’issue d’une période de transition de deux ans, en vertu d’un accord de paix signé en août 2003 après 14 années de guerre civile.

Entre célébrité et la réalité des urnes
La victoire de la candidate du Unity Party (UP, Parti de l’Unité) n’était pas très évidente à l’entrée des urnes parce que la Dame de fer était opposée au très populaire et célèbre Ballon d’Or, George Weah. Surtout que la star était arrivée en tête à la sortie du premier tour du 11 octobre, avec 28,3%, devant Johnson-Sirleaf, deuxième avec 19,8 %. Mais, l’ancien ministre des Finances lui a rappelé de fort belle que, comme en sport, aucun match n’est gagné d’avance. Et que la célébrité n’est pas forcément la réalité des urnes.
C’est donc fort naturellement qu’Ellen a remporté le second match avec 59,4 % des voix contre 40,6 % à son challenger aligné sous le maillot du Congrès pour le changement démocratique (CDC).
" Un moment historique non seulement pour le Liberia, mais pour le continent africain dans son ensemble", estime M. Alan Doss, chef de la Minul (Mission des Nations Unies au Liberia) comptant 15 000 casques bleus et policiers internationaux.
Mme Johnson-Sirleaf prêtera serment le 16 janvier 2006 dans ce pays qui est la plus ancienne République indépendante d’Afrique, fondée en 1847 par des esclaves noirs américains affranchis. Mme Sirleaf, 67 ans, deviendra ainsi la première femme élue présidente d’un pays africain, pour un mandat de six ans.

Ellen Johnson-Sirleaf a déjà manifesté son intention de former un gouvernement ouvert à tous les partis, ethnies, religions et non corrompu. "Nous nous sommes engagés à former un gouvernement d’unité qui dépassera les lignes de fracture entre les partis, les ethnies et les religions", a déclaré Mme Johnson-Sirleaf à des journalistes. Celui à qui la cuisante défaite à fait perdre toute notion de fair play et de galanterie, George Weah, pourrait même avoir un poste dans le gouvernement. "Mais le pays ne va pas cesser de fonctionner s’il n’est pas dans le gouvernement. Nous allons avancer, avec ou sans lui", a précisé la brave dame qui a aujourd’hui le destin du Liberia entre les mains.

Une mission difficile
La présidente doit rapidement se mettre au travail parce que sa mission est certes exaltante, mais aussi très difficile. En effet, tous les observateurs s’accordent à reconnaître que la tâche ne sera pas aisée pour la Mama Ellen. "La route qui s’annonce ne sera pas aisée, mais Ellen entame son mandat avec le soutien du peuple libérien et la bonne volonté de la communauté internationale", assure le premier responsable de la Minul.
"Elle doit satisfaire les besoins de ces quelques 3 millions d’enfants qui ont faim et attendent d’elle qu’elle leur donne de la nourriture", soulignait une commerçante citée par l’AFP au lendemain de la proclamation officielle des résultats du second tour.
La première présidente de l’Afrique ne manque pas d’atouts pourtant pour relever le défi. Même si elle est avant tout le symbole d’une élite américanisée d’un des pays les plus pauvres du monde malgré ses richesses (diamant, or, bois, fer), son brillant parcours plaide en sa faveur.
Ancienne ministre des Finances du président Williams Tolbert (sauvagement assassiné par Samuel Doe) dans les années 1970, haut fonctionnaire de la Banque Mondiale au moment de son élection, cette Kongo (descendants d’esclaves noirs affranchis venus des Etats-Unis pour fonder le Liberia) a aussi été cadre du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et de la Citibank à Londres (Grande Bretagne). Diplômée de la célèbre université américaine, Harvard, elle avait échoué en 1997 dans sa conquête de la présidence de son pays face à Charles Taylor, aujourd’hui en exil forcé au Nigeria. Dame d’expérience, aujourd’hui héroïne célébrée par la gent féminine du continent voire du monde, Ellen a misé sur les bons jokers pour mener sa conquête. A commencer par son colistier, Joseph Nyuma Boaki, 61 ans, diplômé de l’université du Kansas (Etats-Unis) et ancien fonctionnaire de l’USAID (Agence américaine de coopération). Avec ce team, elle partage la même profession de foi : ramener au pays les élites intellectuelles, les chefs d’entreprise, bref toutes les forces vives qui ont fuit le pays pour échapper à la guerre civile. "Il faut que nos ressources humaines soient à la hauteur de nos ressources naturelles afin de nous permettre d’amorcer des changements structurels", souligne Mme Johnson-Sirleaf. Elle fait aussi de la reconstruction économique et de l’éducation son cheval de bataille. C’est la preuve qu’elle a pris la mesure des missions qui l’attendent.

Sur le chemin de l’honneur !
En tout cas, ceux qui l’ont côtoyé dans le pays ou dans les organisations internationales ne manquent pas d’éloges sur elle. "Ellen ne manque pas d’atouts pour tirer son pays de l’instabilité politique, de la misère", indique un fonctionnaire des Nations Unies rencontré lors du sommet Afrique-France de Bamako. "Elle a le savoir-faire et l’habitude de la gestion qui lui font dire qu’elle sait gouverner. Elle peut aussi compter sur ses relations tissées tout au long d’une vie professionnelle et publique bien remplie", souligne un confrère de Jeune Afrique.

Ce ne sont pas en tout cas le courage et la témérité qui manquent à notre Dame de fer. Sinon comment aurait-elle pu défier dans les meetings puis dans les urnes des chefs de guerre impitoyables comme Charles Taylor ? Celle qui préside aujourd’hui aux destinées du Liberia met humblement en avant son expérience tirée de plus de vingt ans de combat politique ponctué d’exils forcés. « Un bail à Exécutive Mansion (Palais présidentiel) est aussi naturel pour elle que l’entrée du gendre idéal dans une famille bourgeoise », analyse un confrère du pays.
Avec un âge mûr (67 ans) et de la persévérance, celle que ses partisans définissent comme une femme de "consensus et d’exigence" a apparemment toutes les cartes en main pour réaliser ses ambitions, honorer les femmes Africaines voire Noires et faire taire les misogynes qui ont longtemps pensé que la Femme n’est faite que pour les rôles de figurant.

Aïssata Bâ

décembre 2005