Un pays africain bientôt dirigé par une femme ?

Voir des femmes verser dans la politique ne constitue plus une source d’étonnement même en Afrique ; cependant les voir briguer la magistrature suprême demeure assez rare pour que Musow.com accorde une importance particulière aux femmes candidates ou même à celles dont la candidature est "pressentie" par la Presse. Ce mois-ci nous avons rencontré la malienne Fatoumata Siré Diakité.

Pourriez-vous vous présenter en quelques lignes ?

Je suis Fatoumata Siré Diakité, Professeur d’enseignement secondaire général (Anglais), Présidente et fondatrice de l’Association pour le Progrès et la Défense des Droits des Femmes (ADPF) en 1991, Directrice exécutive régionale de la Coalition contre le Trafic des Femmes en Afrique, responsable syndicale depuis plus de vingt ans, militante des droits fondamentaux et humains de la femme et de l’enfant, activiste, féministe africaine détestant l’injustice, l’abus de pouvoir et la méchanceté ! Je suis respectueuse des valeurs culturelles et religieuses positives favorables à la promotion et à la protection de la femme dans tous les domaines, à une justice sociale particulièrement en faveur des femmes et des enfants, mais aussi des hommes démunis et sans défense. Je suis également Directrice de la publication de « La Voix de la Femme ».

Je suis une experte consultante internationale ayant une longue et riche expérience dans le domaine de la conception, la réalisation et le suivi/évaluation des projets et programmes de formation, de développement et de recherche sur la question Femmes, droits, bonne gouvernance, leadership et genre avec un atout particulier sur la composante violence faite aux femmes, enfants et mutilations génitales féminines (MGF - Excision).

Je suis chevalier de l’Ordre National du Mali, chevalier de la légion d’Honneur de France, membre du Haut Conseil de la Francophonie.

Je suis classée par le journal « L’Express » de France (Août 1995) parmi « les 100 Femmes qui font bouger le monde » ; par « Les Femmes de Rochester New York (USA) comme une des « 100 héroïnes du monde » (Octobre 1998) ; par The American Biographical Institute (ABI) en 1999 comme « Femme de l’Année ». J’ai obtenu le 31 juillet 2000 le « Prix Aoua Kéïta », Prix de la lutte en faveur de la promotion des Femmes au Mali.

Je suis mère de trois enfants : Binta, Mamadou et Baty.

Madame, vous êtes aujourd’hui une combattante hors paire des droits de la femme et de l’enfant, pouvez-vous nous dire comment cela est arrivé ?

Je vous remercie de vos bons mots. Je crois que je suis née combattante, ou plutôt, militante pour la justice sociale en faveur des faibles et des démunis mais particulièrement en faveur des femmes et des enfants.

De tout temps, j’ai détesté l’injustice, l’abus de pouvoir, la méchanceté et surtout l’humiliation de l’autre. Toute ma vie je me battrai contre ces maux d’où qu’ils viennent, surtout si ce sont les femmes et les enfants qui en sont victimes.

Cette conviction et cet engagement seront renforcés au cours de ma jeunesse à Kati pendant la 2ème République quand il y a eu des abus de pouvoir de la part des militaires (toutes catégories confondues) particulièrement à l’égard de la jeunesse de Kati (une ville qui a constitué la plus importante base militaire du Mali).

Ils se sont renforcés au cours de ma vie de lycéenne (au Lycée de Jeunes Filles de Bamako) et d’étudiante (Ecole Normale Supérieure). Ce combat, je l’ai mené aussi au sein de ma famille étant jeune, je dis en passant que j’ai eu une enfance très heureuse avec un père très ouvert et en avance sur son époque et une maman très douce qui fut un Ange.

Tout le monde sait que le combat que vous menez est loin d’être facile, vous arrive-t-il parfois d’avoir peur ?

S’il m’arrive d’avoir peur parce que le combat que je mène est difficile ? Non, je n’ai pas peur. Je n’ai jamais eu peur des difficultés dans ce combat parce que je savais qu’elles allaient exister. Par contre, je suis très déçue de certain(e)s que je croyais être des ami(e)s et qui m’ont trahie !

J’ai été victime de méchanceté, de mensonge, de calomnie et de jalousie de certaines personnes en qui j’ai mis beaucoup de confiance. Cela m’a fait très mal à l’époque mais après, j’ai compris qu’il fallait compter avec ça aussi, surtout de la part des femmes, malheureusement.

Le Mali, votre pays, est très attaché à ses coutumes, lesquelles contribuent grandement à affirmer l’hégémonie de l’homme sur la femme...

Oui. Le Mali est très attaché à ses coutumes, et ce qui est normal, par contre les coutumes et/ou pratiques traditionnelles qui sont néfastes et qui violent les droits de la femme et de l’enfant doivent disparaître.

La question de l’hégémonie de l’homme sur la femme est plus dans la tête des gens qu’une coutume au Mali, puisqu’elle n’est pas une réalité partout. Cette question d’hégémonie était plus liée au pouvoir économique de l’homme dans la famille. Aujourd’hui, cette situation de pouvoir économique de l’homme constitue de moins en moins une réalité puisqu’il existe beaucoup de femmes chefs de service qui sont mariées. Ce sont elles qui subviennent aux besoins du ménage, y compris ceux de l’homme.

Devant de tels cas, de quelle hégémonie de l’homme peut-il s’agir ?

Paradoxalement, votre voix est des plus entendues en Afrique contre les mauvais traitements de la femme. Qu’en pensez-vous ?

Oui, ma voix est entendue en Afrique, mais elle l’est aussi au Mali car je n’ai pas rencontré, ni vu un homme qui désire que sa sœur ou sa fille fasse l’objet de mauvais traitements, d’injures et de coups de la part du conjoint. Par contre, l’épouse peut être victime de violence de la part de tout le monde car elle est considérée comme n’étant la sœur ou la fille de personne.

Je pense qu’il est important et urgent que les hommes comprennent que l’épouse est la 1ère des sœurs en plus d’être la compagne et la complice.

Madame, vous êtes divorcée, vous êtes profondément attachée à l’émancipation de la femme dans un pays où le machisme et la phallocratie sont encore ancrés dans les mœurs. Vous dénoncez même la pratique de l’excision alors que cela semble devenir une valeur propre. Vous semblez perturber l’ordre des choses voire provoquer...

Le fait d’être attachée à l’émancipation et la promotion de la femme n’a pas de lien avec mon statut matrimonial.

D’autre part il n’y a pas de mœurs qui n’évoluent pas, et le Mali ne peut faire exception à cette règle puisqu’il se trouve dans un monde qui est devenu un gros village. Tout se globalise, se mondialise, le Mali avec. Le machisme et la phallocratie doivent appartenir à une autre époque, la pratique de l’excision aussi, qui ne peut être considérée comme une valeur mais plutôt une pratique néfaste, qui doit disparaître puisqu’elle n’a que des inconvénients et aucun avantage. Toutes les justifications liées à sa pratique, qu’elles soient d’ordre religieux ou culturel, sont sans fondement. Il n’existe que la raison liée au contrôle de la sexualité de la femme, ceci ne se justifie pas bien sûr, puisque constituant une violation de ses droits humains ainsi que celle des engagements internationaux pris par le Mali.

Si dénoncer la violence dont sont victimes les femmes et les enfants et lutter pour la défense, la protection et la promotion de leurs droits, c’est perturber l’ordre des choses, je suis d’accord pour continuer ce type de perturbation !

Mais je ne considère pas cela comme une provocation, pas du tout.

Il est fait récemment état, dans la presse, de votre intention de briguer la magistrature suprême. Pouvez-vous le confirmer pour nos lecteurs ?

Ma prétendue candidature à la présidence de la République du Mali va dans l’ordre normal des choses puisque dix ans de démocratie mal conduite et mal gérée à plutôt créé une injustice sociale flagrante, le népotisme (il faut appartenir à une certaine classe politique pour « mériter » des postes de responsabilité), l’escroquerie politique, la vengeance, l’humiliation de l’autre érigée en règle et surtout la paupérisation constante des populations particulièrement des femmes et des personnes du troisième âge en dépit des milliards des partenaires offerts au Mali pour lutter contre la pauvreté.

Le peuple malien, qui a réussi sa démocratie sociale, mérite un bien-être économique et politique.

Pour cela, il faut un véritable changement de fond et de forme de notre société afin que notre démocratie profite à toutes et à tous.

Votre lutte pour l’émancipation de la femme est-elle en train de porter des fruits au Mali et en Afrique ?

Ma lutte pour l’émancipation de la femme a déjà porté ses fruits ici au Mali et ailleurs puisque personne n’y est indifférent. Ce qui est important.

On peut ne pas être d’accord mais on n’est pas indifférent à la lutte qui a provoqué une prise de conscience réelle et effective chez les femmes aussi bien que chez les hommes.

Pensez-vous que vous êtes comprise de vos compatriotes ?

Oui, je suis comprise de mes compatriotes. Peut être que certain(e)s ne sont pas d’accord, cela aussi fait partie de la lutte et de la gestion de la démocratie.

art. pub. en 2002