Awa Méité, Styliste/Designer : « A force d’attendre des financements, rien ne bouge en Afrique »

Sauver l’artisanat malien voire africain par la mode ! C’est le combat culturel de la jeune créatrice autodidacte Awa Meïté. Alliant couleurs, matière, savoir-faire et inspiration, ses créations tissent un lient magistral entre tradition et modernité. Les formes géométriques et les couleurs chatoyantes de ses confections (sacs, tabourets en cuir et autres objets d’intérieur) ne cessent d’éblouir les visiteurs lors des grands événements comme le Salon International de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO) en 2004. Fille de l’altermondialiste Aminata Dramane Traoré, la jeune styliste/designer a réussi à imposer son style pour véhiculer cette image plus dynamique et plus valorisante qu’elle entend donner de l’artisanat, de l’Afrique et aussi de l’Africaine. Interview !

Musow : Qui est Awa Meité ?

Awa : Je suis styliste/designer autodidacte. J’ai fait des études de sociologie aux Etats-Unis. J’ai ensuite décidé de revenir au Mali pour mieux le découvrir. En Amérique, on me posait plein de questions sur le Mali auxquelles, je n’avais pas souvent de réponses satisfaisantes. Il est inadmissible que l’on ne puisse pas connaître son pays et sa culture. On ne s’en rend pas compte ici, mais une fois à l’extérieur on découvre que l’on sait peu de choses sur ce pays. Dans la vie, ce qui est essentiel, c’est de savoir d’où l’on vient, connaître ses racines. Aussi, après quatre ans aux Etats-Unis, je suis revenue au bercail pour me ressourcer. J’ai sillonné tout le pays pendant six mois en côtoyant les populations dans les villages, en partageant leur vie pour mieux connaître leurs difficultés. C’était une quête de soi, car c’est comme si je partais à la rencontre de moi-même. Et cette quête importante a fait de moi ce que je suis aujourd’hui.

Qu’avez-vous découvert ?

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Un modèle de vêtement de la collection de Awa Méïté

Awa : J’ai découvert que le Mali avait des ressources inestimables, notamment le coton et le cuir. Et c’est ce que j’essaye de mettre en valeur depuis. Avec les artisans locaux, le problème se situe surtout au niveau de la finition. Nos marchés sont inondés de produits qu’on ne peut pas écouler par défaut de finition. Celle-ci permet de mettre en valeur une œuvre et lui donne de la valeur ajoutée sur le plan commercial. Il s’agit tout juste d’innover par rapport à ce qui se fait depuis des décennies. Une innovation qui tient souvent à des détails, à des déclinaisons. Je veux que ce que je fais, soit non seulement du goût des Maliens, mais aussi que mes créations puissent intéresser des gens partout dans le monde. Je fais porter aux gens ce que j’aime. Avec des artisans qui travaillaient déjà pour la famille, j’ai commencé à transformer les coussins de cuir en bustier, en chapeau... Présentement, je travaille avec une cinquantaine de personnes en milieu rural. Je leur envoie mes motifs et ils font le travail avec le cuir, le fer, etc.

Quel lien y a-t-il entre vos créations et la sociologie, votre formation de base ?

Awa : Je pense que je fais aussi un peu de sociologie en créant des vêtements et des objets. Je vais dans les villages, j’essaie d’améliorer le quotidien des gens. Je suis allée pour la première fois dans le pays profond dans le cadre de mes études. J’ai vu que les gens n’avaient pas le minimum, pas de médecin. Je me suis demandée comment je pouvais les aider. Je me suis aussi rendue compte que selon les régions, les artisans étaient spécialistes dans des domaines particuliers. Alors j’essaie depuis de travailler avec eux. Voilà pour la théorie. Pour la pratique, j’ai grandi dans un environnement artistique. Mes parents ont toujours travaillé avec des artisans. Cela m’a inspiré !

Qu’est-ce qui vous inspire ?

Awa : Les voyages, la lecture et aussi tout ce que je vois autour de moi, surtout dans des marchés. Je rends souvent visite aux teinturières pour voir ce qu’elles font et me faire une idée des tendances en vogue. Tout cela permet de meubler son imaginaire. C’est quand je touche les matières que j’ai les idées. Je ne sais jamais à l’avance ce que je vais faire. Donc je suis folle de matières, de couleurs... Je rassemble tout ce qui m’inspire et j’essais après de voir ce qui peut aller ensemble. Ensuite j’explique aux artisans, je leur dessine les motifs souhaités.

Quelle est l’essence de votre travail ?

Awa : L’esprit est de créer une synergie entre le travail des tisserands maliens, celui des artisans du cuir et la mode. C’est peut-être un peu prétentieux, mais j’aimerais apporter un nouveau souffle à un patrimoine culturel en danger. Il faut par exemple innover le tissage pour que les tisserands puissent exister. Sinon, s’ils ne parviennent plus à écouler leurs productions, face à la concurrence, leur métier ne pourra pas survivre J’aimerais permettre aux gens de porter un autre regard sur l’artisanat, à travers la mode qui est une vitrine vivante de savoir-faire. On peut s’exprimer plus facilement à travers la mode qu’à travers l’artisanat. En général, les artisans exposent des produits figés, car depuis plusieurs générations on produit les mêmes choses.

A part le coton et le cuir, quelles autres matières utilisez-vous ?

Awa : J’utilise aussi des fibres. La plastique est la seule matière que je n’aime pas utiliser parce que je ne la trouve pas élégante. Elle est artificielle. J’utilise tout ce qui est souple, tout ce que je peux transformer en fonction de mon inspiration.

Vos produits sont-ils vendus exclusivement au Mali ?

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Un sac de la collection de Awa Méïté

Awa : Nous vendons ici et à l’extérieur. Nous testons d’abord ici nos produits lors des expositions avant de les vendre ailleurs. En fonction de la réaction de nos clients sur place, nous pouvons savoir si un produit peut marcher à l’extérieur ou non. Généralement, les gens produisent pour l’extérieur. Nous nous préoccupons d’abord de notre clientèle au Mali. Et généralement, ce qui marche ici plaît ailleurs aussi. Cela prouve que la mode n’est plus qu’une et les gens ne font que suivre les tendances. Nous avons une clientèle variée parce que tout le monde recherche la qualité de nos jours. Nous voulons seulement démontrer aux Maliens qu’on peut faire énormément de choses ici. Il suffit seulement d’un peu plus d’attention et d’ingéniosité !

Les Américains, Français, Italiens et Africains regardent-ils votre travail avec le même regard ?

Awa : Que l’on soit Américain, Malien ou Français, un beau produit reste un beau produit. Je pense que le défi à relever aujourd’hui est d’avoir des finitions impeccables, car il y a un marché. Il faut prendre conscience qu’il y a d’énormes opportunités et une réelle demande. Une demande que je n’arrive pas à combler seule. Je pense vraiment que l’artisanat peut nous sortir aujourd’hui de l’impasse socioéconomique, car il constitue une énorme valeur ajoutée. Je vends, par exemple, à Milan (Italie) dans la rue des boutiques Kenzo, Armani...

Ce succès ne vous expose-t-il pas à la piraterie comme c’est aujourd’hui le cas des artistes musiciens maliens ?

Awa : Souvent, quand un styliste sort un modèle, les artisans avec qui il travaille le reproduisent pour d’autres qui le vendent à des prix dérisoires parce qu’il n’y a pas la même exigence de qualité quant aux finitions. Ça porte un coup au marché local et international. Mais, pour l’instant, j’arrive à avoir des artisans qui ne travaillent que pour moi et que je paie très bien. Je pense que quand on est bien payé pour un travail on le fait bien. Ils travaillent à la pièce. Lorsqu’ils voient leur travail à la télé lors des défilés, ils sont fiers car ils se reconnaissent dedans. Ce qui fait que même quand je ne suis pas là, les finitions restent soignées. Alors que, au départ, ils n’y croyaient pas eux-mêmes.

A part quelques cas de réussite comme le vôtre, la mode malienne a du mal à s’imposer. Comment expliquez-vous cette situation ?

Awa : Cette situation n’est pas spécifique au Mali seulement. C’est un problème que la mode africaine rencontre en général. Généralement, les grands créateurs du Nord s’inspirent de l’Afrique. Mais, finalement il n’y a aucune retombée pour le continent. Pour imposer une mode, il faut non seulement énormément de moyens, mais il faut aussi et surtout compter avec les médias. Il faut aussi dire que les créateurs africains ont souvent des lacunes dans la finition. Cela est lié au fait que, en Afrique, on est pressé de vendre. La créativité est avant tout une question de patience. Il faut se donner le temps de concevoir une idée et de la mûrir. Le travail ne ment pas. Tôt ou tard, il portera ses fruits. Il faut que les créateurs africains comprennent cela.

Désœuvrée, la jeunesse africaine cherche à fuir le continent dans l’espoir de réussir ailleurs, en Europe surtout. Pensez-vous que c’est la solution ?

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Design de Awa Méïté

Awa : La solution aux problèmes de l’Afrique n’est pas ailleurs. A mon avis, ça ne sert à rien que des jeunes aillent mourir dans des embarcations de fortune en quête du bonheur. L’Occident a ses propres problèmes. Il ne peut donc pas résoudre les nôtres. Il nous faut des réponses localement. La solution est là ! C’est à nous de la trouver. Pour cela, il nous faut avoir plus d’assurance en nous. Aujourd’hui, nous parvenons à écouler nos produits en France, en Italie, aux Etats- Unis et de plus en plus au Japon. C’est dire que nous pouvons bénéficier de certaines ouvertures à partir de nos pays. Mais, il faut aussi se dire que rien n’est facile.

Personnellement, avez-vous rencontré des difficultés dans ce travail ?

Awa : Je considère les difficultés comme partie intégrante de mon travail. Elles sont inévitables et constituent des défis à relever pour réussir. Il ne faut jamais s’arrêter parce qu’on a eu des difficultés. Il faut chercher à les contourner, à les surmonter parce que c’est là que se situe le mérite de la réussite. Nous nous jouissons aujourd’hui d’une reconnaissance nationale et internationale. Mais, ce n’est pas une fin en soi. Il faut se maintenir dans le circuit par la création. Il faut sans cesse s’améliorer pour faire face aux exigences de la clientèle.

Votre clientèle ne cesse de croître dans le monde. Avez-vous les moyens de combler cette forte demande ?

Awa : Aujourd’hui il me faut un stock important, donc plus de moyens. Nous étions une petite entreprise, nous avons de plus en plus de demandes mais nous n’avons pas assez de fonds pour y répondre. Disons qu’il faudrait compter 65, 5 millions de F CFA (100 000 Euros) pour développer correctement les choses à l’international. Mais en même temps, cela me dérange de toujours parler de moyens, parce que justement j’ai commencé avec peu de moyens, pour prouver qu’on pouvait le faire. Parce qu’à force d’attendre des financements, rien ne bouge en Afrique. Tout le monde se dit que sans moyens on ne peut pas travailler. Alors que c’est faux. En créant une confiance avec les artisans, ils travaillent même à crédit. Quand on est correct avec eux, les meilleures initiatives viennent d’eux-mêmes grâce au bouche-à-oreille.

Quelle ambition nourrissez-vous aujourd’hui par rapport à ce que vous faîtes ?

Awa : Notre envie est que l’Afrique soit toujours présente dans le circuit de la création et de la commercialisation. Aujourd’hui, ceux qui émergent, ce sont des Occidentaux qui viennent implanter leurs ateliers et usines ici pour produire et vendre au Nord. Le défi aujourd’hui, c’est une présence massive et qualitative des créateurs africains dans le circuit de la mode. Il y a de place pour tout le monde. C’est donc à nous de prendre celles qui nous reviennent. L’Afrique ne peut pas continuer à être une muse et une mine d’idées pour les autres alors que nous vivons nous-mêmes dans la galère.

Un appel aux jeunes, aux jeunes filles surtout ?

Awa : Il faut que les jeunes comprennent que tout est à faire ici, que personne ne le fera à notre place. Il faut donc y croire. C’est en restant pour trouver des solutions aux problèmes et maux dont souffrent nos pays que nous pourrons relever le défi du développement.

Propos recueillis par
Aïssata Bâ
30 juin 2006.

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