Mame Codou Dieng, Réalisatrice Sénégalaise : « Notre société est plus pervertie que nous ne l’admettons »

A 29 ans, une Maîtrise en anglais de l’Université Cheick Anta Diop en poche, Mame Codou Dieng s’est résolument tournée vers la réalisation après huit ans d’animation à la radio. Une passion dont elle a maîtrisé les rudiments au Média Centre de Dakar (Sénégal). Une formation bouclée par une entrée réussie dans le 7è art puisque sa première œuvre, « Malaanu Sutura » ou le « Voile du Secret » (un film sur l’inceste), a déjà été primée « Meilleur film d’école ». C’était lors du Festival international du film de quartier de Dakar en décembre 2005. Un début prometteur pour ce talent engagé en faveur de la cause des femmes et des enfants.

« Violation de la loi symbolique de l’espèce humaine, l’inceste constitue encore un sujet tabou au Sénégal. Il est vécu dans la honte et le secret. L’on préfère souvent des solutions a` l’amiable, en relation avec la culture du MASLAA (culte du pardon sur une base parentale, de proximité ou d’affinité, quelle que soit la gravite de la faute commise) et de la SOUTOURA (tendance quasi systématique a` garder volontairement le silence sur les pires fautes commises par un tiers) », explique Mame Codou Dieng. D’après cette talentueuse réalisatrice, les agressions sexuelles constituent « un piège qui enferme la victime, l’agresseur et les témoins, d’où l’ampleur des dégâts ».

Elle sait réellement de quoi elle parle parce que le temps passé dans l’animation radiophonique a fait de Codou, la confidente de beaucoup d’auditeurs. « J’ai fait huit ans de radio à la Radiotélévision du Sénégal (RTS) J’animais une émission qui me permettait d’écouter les gens. Les auditeurs m’envoyaient des correspondances ou m’appelaient directement à l’antenne pour me parler de leurs problèmes socioprofessionnels, sentimentaux...Je leur donnais des conseils, tout comme d’autres auditeurs », affirme notre interlocutrice.

Le drame de Aïssata

C’est dans ce contexte qu’elle a rencontré Aïssata, la victime, dont le drame lui a inspiré son film documentaire. « Son histoire m’a tellement émue que j’ai décidé d’en faire un documentaire afin de contribuer à briser le silence autour de la pédophilie et de l’inceste dans lesquels notre société se reconnaît rarement », explique celle qui est actuellement en stage à la chaîne de télévision panafricaine, Africable.

« Malaanu Sutura » ou le « Voile du Secret » est donc une histoire vraie que la victime lui a racontée dans le cadre de son émission. A l’époque dès faits elle avait douze ans et elle en a 22 ans maintenant. Née dans une famille polygame, Aïssata a été victime des abus sexuels de son propre père. Cela a commencé par les attouchements, puis le père indigne l’amenait au restaurant avant d’abuser d’elle dans un hôtel. Il en fut ainsi pendant de longues et douloureuses années.

Une œuvre dédiée à l’enfance

Mère d’un charmant garçon, Mame Codou ne pouvait que dédier son œuvre aux enfants. Mais, en la réalisant, elle était aussi animée de la volonté de rendre justice à une innocente victime. « Quand cette fille s’est confessée à moi, je me suis sentie interpellée en tant que femme, mère et sœur. A travers elle, j’ai voulu rendre justice aux nombreuses victimes silencieuses des abus sexuels, adresser un message à ceux qui se rendent coupables de tels crimes et aussi rappeler les parents et la société à leur devoir de vigilance pour mieux protéger les enfants », souligne la réalisatrice et camerawoman.

« Ma volonté était aussi de susciter une prise de conscience en faveur des enfants afin qu’ils soient d’avantage protégés. Quand on décide de faire des enfants, il faut aussi assumer la responsabilité de les protéger des nombreuses menaces auxquelles ils sont exposés dans l’enfance », ajoute la cordiale jeune dame. Et elle espère que « le message est passé. Après la diffusion du film sur différents sites, il y a eu pleins de réactions. Le plus souvent, les gens se demandaient : Est-ce c’est vrai ? Beaucoup pensait que c’était une fiction. Les gens ont du mal à croire qu’un père soit capable d’abuser de sa fille de la sorte. Et pourtant cela se passe régulièrement à côtés de nous. Il suffit de lire un peu la page Faits divers de nos journaux pour voir dans quelle société pervertie nous vivons aujourd’hui ».

La perversion et les troubles sexuels sont avancés comme raison de ce drame social et psychologique. Mais, en dehors de celles-ci, Codou Dieng pointe du doigt la promiscuité. Et comme elle l’analyse pertinemment, qui dit promiscuité, dit aussi pauvreté. « L’Islam dit par exemple que, à sept ans, garçons et filles ne doivent plus partager la même chambre. Cela est très important. Mais aujourd’hui, la pauvreté aidant, il n’est pas rare de trouver des dizaines d’enfants entassés dans une chambre sans distinction de sexe. Pis, d’autres partagent la même chambre que les parents qui ne sont séparés d’eux que par une traverse. Un enfant reste un enfant. Et à un certain âge, il commence à découvrir les sensations de son corps », nous rappelle la très élégante Sénégalaise.

S’ouvrir et éduquer pour prévenir

De l’avis de la réalisatrice de « Malaanu Sutura », nous devons nous ouvrir à nos enfants pour espérer les mettre à l’abri des abus sexuels. L’éducation a aussi une place prépondérante dans la prévention des déviations sexuelles. « C’est nous qui devons leur apprendre ce qui est admissible et ce qui est interdit. Nous devons leur tracer les limites entre le bien et le mal parce que l’enfant d’aujourd’hui est l’adulte de demain. Et le comportement social de l’individu est le plus souvent le résultat de l’éducation reçue dès le bas âge », pense Mame Codou Dieng.

Elle est aussi d’avis que « l’éducation sexuelle doit être aujourd’hui une priorité pour les familles. Les parents ne doivent plus se gêner de parler sexualité à leurs enfants. Il faut que nous parvenions toujours à instaurer une certaine confiance entre nous et nos enfants. Cela va les inciter à nous parler chaque fois ce qu’ils vivent, de leurs craintes et préoccupations et des maux dont souffrent certains de leurs camarades ».

Une entrée prometteuse dans le 7è art

Si Malaanu Sutura était un essai pour Codou, elle lui a permis de faire une entrée remarquable dans le 7è art. En effet, cette œuvre a été récompensée du Prix « Ebène du meilleur film d’école » lors du Festival international du cinéma de quartier de Dakar (décembre 2005). Une très grande motivation pour celle qui se considère toujours comme une novice en la matière. « Cette récompense m’a donné envie de faire d’autres films. Aujourd’hui, j’ai vraiment envie de faire d’autres œuvres plus complètes, plus abouties. J’espère que j’aurai les moyens de réaliser mes ambitions. Cette distinction m’a aussi ouvert des portes... », reconnaît la lauréate.

La détermination face aux préjugés

Camerawoman dans « un milieu d’hommes » ! Cela ne doit pas être du tout facile à cause des préjugés. « Les gens pensent, à tort, que c’est un métier d’homme. Donc les femmes qui se passionnent pour la camera sont mal accueillies. On fait alors tout pour nous compliquer la vie. Même nos collègues hommes ne font souvent rien pour nous faciliter la tâche lors des reportages par exemple. Mais, nous ne nous laissons pas faire. Nous voulons démontrer qu’il n’y a pas de métier de femmes ou d’hommes. Un travail est avant tout une question de passion. Nous sommes passionnées pour ce que nous faisons et nous sommes prêtes à nous battre pour l’exercer », avertit Codou.

Pour elle maîtriser la camera est un atout indiscutable pour un réalisateur. « Souvent, on a besoin de certaines images que les cameramen ne perçoivent pas toujours sous le meilleur angle. Si on maîtrise la camera, on a cette image sans problème », se défend-t-elle.

Tout en revendiquant plus de moyens pour les jeunes réalisateurs afin de leur permettre d’exprimer leur talent, Codou pense qu’il faut « particulièrement encourager les femmes à s’investir dans la réalisation car elles ont trop de sensibilité. Les femmes ont beaucoup à dire, beaucoup à apprendre à notre société. Nous en voulons souvent plus que les hommes. Mais, le plus souvent, nous manquons de soutien. Nous voulons qu’on nous donne les mêmes chances qu’aux hommes et nous prouverons ce que nous valons dans la réalisation ».

Un défi est déjà en train de relever avec les moyens du bord.

Aïssata Bâ

Contact de Mame Codou Dieng
E-mail : codoudieng77@hotmail.com

25 août 2006.