Salons de coiffure : Des hommes dans la citadelle

Ces bastions réservés aux femmes s’entrouvrent aux hommes qui ont choisi le métier de coiffeur et de maquilleur

La beauté est un des atouts de la femme. Quand un groupe d’hommes parle des femmes, il y a ainsi de bonnes chances que la conversation s’attarde sur leur physique.
Ne dit-on pas d’une séduisant demoiselle qu’elle est belle à croquer ou qu’elle est jolie comme un coeur ?

La femme apprécie la puissance de cet atout et le cultive, le soigne. Pas facile puisque cette beauté repose sur une conjonction d’éléments nombreux. Dans ce faisceau d’arguments, les cheveux jouent un rôle important.

Impossible en effet de louer la beauté d’une femme, sans mentionner sa chevelure, vous confirmeront poètes, écrivains ou griots.

Dans l’Égypte antique, les femmes se teignaient les cheveux au henné. Chez les Bambara, raser le crâne d’une jeune fille ou d’une femme, c’était lui interdire de paraître en public. Les cheveux sont un critère majeur pour une femme qui tient à être belle.

Quelques tresses à la mode, un peu d’antimoine sur les cils et les sourcils, une lèvre tatouée, les pieds et les mains teints au henné et une belle dentition constituaient autrefois l’essentiel de la coquetterie d’une femme. Ces soins esthétiques étaient alors de la responsabilité des coiffeuses traditionnelles que sont les cordonnières.

AVEC PASSION

De nos jours, la multiplication des salons de coiffure et de beauté fait toujours la part belle aux coiffeuses et esthéticiennes. Mais ce bastion féminin, longtemps préservé par des interdits (ou des réticences) religieux ou sociaux, commence à s’ouvrir aux hommes. Tout doucement si on en juge par le nombre réduit de maquilleurs dans les innombrables salons de la capitale.

Le Congolais Éric Sesse Seko est le seul homme de "Sam K", le salon de coiffure de Mme Samaké Kani Koité situé sur l’avenue Kassé Kéita à Ouolofobougou-Bolibana. Il a débarqué dans notre pays il y a seulement un an et demi. Le jeune congolais jure que dans son pays natal le métier de maquilleur ne l’avait jamais tenté même si maintenant, il le pratique avec passion.

Au "Sam K" on maquille, on coiffe et on pratique aussi la pédicure et la manucure.
La promotrice est sa propre enseigne et son premier agent publicitaire : elle se maquille dans son salon avant d’apparaître dans les manifestations où sa mise en fait le point de mire des élégantes. A ces femmes déjà conquises, elle n’a plus qu’à indiquer le "Sam K" et à dévoiler quelques tarifs.

Ici un faux-cil selon la qualité est posé à 1500 ou 2000 Fcfa, les pieds sont maquillés à 3000 Fcfa, les mains à 2000 Fcfa et les coiffures en vogue telles que le "torsadé" coûtent entre 5000 et 8000 Fcfa.

Mme Samaké a réalisé un rêve d’enfance : ouvrir un salon. Cette ancienne élève de l’ECICA, douanière de formation, reçoit avec beaucoup d’amabilité. Sa clientèle est donc nombreuse et son personnel (elle-même, Éric, deux aides coiffeuses et 2 stagiaires) souvent débordé à la veille des fêtes et des week-ends.
Éric qui ne parle que français ne se fait aucun souci de l’avis des autres sur son métier.

Kissima Kouyaté alias "Kissi" est, lui, un Bamakois. Il affiche un parcours progressif, logique. Le propriétaire du "Cran coiffure" de Hamdallaye était d’abord coiffeur. "Il y a dix ans, j’étais un des rares coiffeurs dans ce carré où se trouve maintenant mon atelier", raconte-t-il. En quelques années, "Kissi" a ajouté de nombreuses cordes à son arc.
Inventeur du modèle "Cran" populaire chez les filles et des femmes, il coiffe toujours mais maquille aussi, aidé de ses deux cadets. Il coupe les cheveux à 500 Fcfa, exécute le "cran" à 3000 Fcfa, "la babiche" simple à 2000 Fcfa, "la babiche" après coiffure à 2500 Fcfa, "le tiré" simple à 3000 Fcfa, "l’extraordinaire" à 7500 Fcfa et pose les faux-cils à 1000 Fcfa.

L’ESSAYER, C’EST L’ADOPTER

Les clientes de "Kissi" viennent en bonne part de Kayes, Sikasso et Kati. Et le coiffeur peut passer des nuits blanches pour satisfaire ces dames venues de loin, lesquelles, en retour, ne lésinent pas sur les moyens.

Steven Okoye est, lui, visiblement soigneux de son corps et, particulièrement, de ses cheveux. L’homme est grand, légèrement clair et toujours tiré à quatre épingles. Lorsqu’il ne travaille pas, il s’installe devant son salon "Tendance coiffure", à deux pas de la station "Total" de Dravela Bolibana.

Ce Nigérian d’Enugu avoue avoir abandonné ses études secondaires pour fréquenter une école de coiffure. Mais ce projet de devenir maquilleur ne doit pas grand-chose au hasard puisque la mère de Okoye possédait son propre salon. Steven Okoye réside dans notre pays depuis quelques années. _ Il s’est parfaitement intégré et parle couramment le bamanan en plus de l’anglais et du français. Essayer "Tendance coiffure", c’est l’adopter.

Okoye coiffe et maquille en entretenant une conversation animée avec le client au milieu d’un assortiment de casques, lavabos, appareils de chauffage de cheveux ou destinés aux soins du visage et d’une panoplie de peignes et pinces. Son salon regorge aussi de mèches fixées au dessus d’un large miroir occupant tout un pan de mur et renvoyant un reflet flatteur aux visiteurs.

"Tendance coiffure" est un peu plus cher que "Sam K" et "Cran". La coupe coûte 1000 Fcfa, la manucure 3000 Fcfa, la pédicure 5000 Fcfa, "le torsadé" entre 5000 et 7500 Fcfa, "le Cran" 6000 Fcfa, "le Flatouse" 7500 Fcfa, le défrisage à la soude 4000 Fcfa, etc. Les maquillages "spéciales mariées" varient entre 20 et 25.000 Fcfa.
Comme les autres salons cotés, Okoye est débordé à l’approche des fêtes et des week-ends. Ses 4 employées et ses 3 stagiaires n’ont alors pas une minute à eux durant toute la journée et une bonne partie de la nuit.

GESTES PROHIBES

On aura compris que les stagiaires reçoivent une formation. Celle-ci dure un an et se paie 20.000 Fcfa par mois. Les candidats qui arrivent avec un petit bagage initial peuvent ne rester que six mois.

Oumar Dembélé dit Bafing envisage, lui, de fermer son salon "Bafing coiffure" au marché de Kalaban-coro. Venu de Ségou en 1997 après un échec au DEF, Bafing a appris à défriser à l’ombre de son oncle qui était son tuteur de l’époque.
Aujourd’hui il maquille, coiffe, tatoue. Sa nombreuse clientèle est attirée par ses prix défiant toute concurrence.

A "Bafing coiffure", on vous tatoue la main à 250 Fcfa, le pied à 500 Fcfa, une tête est défrisée à 350 Fcfa, nattée à "l’américaine" à 2250 Fcfa et bardée de "torsades" de 2250 à 7500 Fcfa. Bafing et ses sept apprentis ont, eux aussi, submergés par leurs clients qui envahissent le salon et les hangars avoisinants pour préparer les mariages ou les fêtes.

L’homme a réussi dans un métier qu’il aime. Il confie avoir réalisé son idéal : fonder un foyer et posséder un toit. Mais son bel horizon s’est couvert depuis que des prêcheurs l’ont pris pour cible, lui enjoignant d’arrêter de "toucher les mains et les pieds des épouses d’autrui". Ces gestes sont prohibés par l’islam, assurent-ils, en décrétant, pour faire bonne mesure, l’interdiction de l’utilisation et du port des mèches par les femmes.

Tiraillé entre le besoin de conserver son gagne-pain et son désir de respecter les injonctions "religieuses", Bafing qui est un croyant, a fini par céder aux pressions. Il s’apprête à abandonner son affaire pour un métier qui ne fera pas de vagues parmi ses coreligionnaires.

C. DIAWARA

L’Essor