Aides familiales : une couche à sécuriser

Madame Dembélé Jacqueline, plus connue à Bamako sous le nom de Madame Urbain, est travailleuse sociale au Mali depuis 1963. Sortie de l’Ecole de Formation en Développement Communautaire (EFDC) en tant que , technicienne de développement communautaire, elle est actuellement présidente de l’Association pour la Promotion des Aides Familiales (APAF), érigée en ONG dénommée APAF - Musow Dambé.

Chevalier de l’ordre national, Officier de l’ordre national, Commandeur de l’ordre national du Mali, titulaire d’une attestation de reconnaissance du Ministère de la Femme, de l’Enfant et de la Famille, cette mère de cinq enfants a bien voulu se confier à notre magazine MUSOW.

Comment êtes-vous arrivée à la protection des aides familiales ?

J’étais employée par la Direction Nationale des Affaires Sociales où je voyais des filles avec des bébés qu’elles ne désiraient pas parce qu’elles recevaient des lettres de leurs parents restés au villages, leur interdisant de revenir à la maison ! J’ai connu des cas d’infanticides où les bébés sont jetés aux ordures et les cadavres laissés aux chiens ! Je me suis alors dit qu’en tant que travailleuse sociale et mère, il est de mon devoir de faire quelque chose pour ces jeunes filles.

Quel est le rôle de votre structure ?

C’est de protéger les aides familiales contre les abus en leur donnant du travail rapidement, en sécurisant leur salaires. Avant la création de notre association, les salaires variaient entre 1 500 Fcfa à 5 000 Fcfa.

A présent, la tranche est de 5 000 à 50 000 Fcfa. A l’époque, une seule aide familiale accumulait de multiples taches telles la cuisine, la lessive tout en assurant la garde des enfants. Dans les familles pauvres, les aides familiales sont généralement payées en fonction du bénéfice qu’elles obtiennent des petits commerces qu’elles exercent au compte de leurs employeurs (vente d’eau, de jus, de glace...) et si elles n’arrivent pas à générer de revenus, elles sont violentées et/ou renvoyées.

Quel est le point de départ de ces migrantes ?

Ce sont des filles qui viennent de Ségou, Mopti et Sikasso dans leur majorité.

Quelle différence entre les aides familiales de votre structure et celles errant dans les rues de porte en porte à la recherche de travail ?

La différence ? Les aides familiales sont formées généralement en art culinaire, en IEC/Sida, en économie familiale, au repassage ainsi qu’à leurs droits et devoirs.

Les filles faisant du porte à porte n’ont reçu aucune formation tandis que celles que nous encadrons savent qu’il est interdit de quitter sa place sans préavis. Elles ne peuvent pas se permettre de voler parce qu’elles sont identifiées, fichées individuellement ainsi que leurs employeurs et les quartiers où nous avons placé beaucoup d’aides familiales disposent de centres de formation dans lesquelles elles sont reçues de 20 à 22 heures.

Les salaires de ces femmes que vous encadrez sont-ils sécurisés ?

Absolument ! Et ce n’est malheureusement pas le cas des aides familiales errant dans les rues et le jour où elles veulent retourner au village, les employeurs peuvent refuser de payer leurs salaires qui se sont accumulés au fil des mois. Les filles que nous encadrons n’ont pas ce problème ! Les employeurs viennent eux-même nous verser les salaires et chaque fois qu’une aide familiale désire rentrer dans ses fonds, elle s’adresse à la comptable qui est là pour ça. C’est un service apprécié par les parents restés au village.

Quelle catégorie d’employeurs sollicitent vos services ?

Généralement, ce sont les fonctionnaires du secteur public, mais il y a aussi des commerçants et des ménagères.

Un Malien moyen peut-il solliciter vos prestations ? Bien entendu ! Nous avons cinq catégories de prix, allant de 5 000 à 50 000 Fcfa comme je l’ai dis. Cependant, si vous choisissez une aide à 5 000 Fcfa, à qui vous voulez faire faire le travail de celle normalement rétribuée à 30 000 Fcfa, nous n’acceptons pas cela !

Pouvons-nous avoir une idée du nombre de jeunes filles dont vous vous occupez ?

Elles étaient au nombre de 4 708 en 2000.

Ne vous préoccupez-vous que des auxiliaires féminines ?

(sourire) Au bébut, oui mais les hommes se sont plaint et l’ambassade du Canada nous a formé en genre et développement. Et depuis, nous nous occupons également des chauffeurs, des gardiens, à condition qu’ils se présentent avec des cartes d’identité à jour, formalité indispensable pour bénéficier des services de notre association.

Avez-vous, malgré tout, rencontré des cas de grossesse, d’avortement, de vol d’aides familiales ?

On ne finit pas de les compter ; il y a des filles qui ont accouché et qui ont jeté leur bébé dans les toilettes. Il y a même une fille qui a enfoncé la tête de son bébé dans le trou des toilettes. Quand elle a constaté que la tête du bébé était trop grosse pour passer par le trou, elle l’a poussée dans les excréments, malgré les cris du bébé d’enfoncer le reste du corps à l’aide d’un bâton. Personnellement, j’ai analysé le cas et compris que la mère n’avait pas désiré cet enfant. Et quand le père de celui-ci n’a pas reconnu son œuvre, la pauvre mère n’a pas su que faire d’autre.
Pour ce qui est de l’avortement, je vous apprends que certaines aides familiales n’hésitent pas à prendre 30 comprimés de Nivaquine pour se débarrasser de leur enfant, ou encore à se donner à des agents de santé pour pratiquer le curetage. Dans les deux cas, les conséquences sont multiples, dont les infections.
Mais heureusement, les filles qui sont passées chez nous ont appris par nos soins les techniques du planning familial. Avec les sœurs de la béatitude, nous avons signé un contrat grâce auquel la vie de 182 bébés a été sauvée. A mon avis, ceux qui harcèlent ou violent ces innocentes filles doivent être punis sans quartier.

Les aides familiales sont-elles juridiquement assistées ?

Oui. Il y a même une animatrice qui est sortie de l’ENA, section Droit. Quand elle atteint ses limites, nous avons alors recours à Maître Kadidia.

Une ONG de grande envergure comme APAF - Musow Dambe ne doit-elle pas s’étendre au reste du pays ?

Il est vrai que nous ne sommes pas encore implanté partout dans le pays. Ce n’est pas la volonté qui manque. D’ailleurs nous sommes en train de chercher un financement. Il y a plus d’une dizaine de demandes nous venant de Bankass, Djenné, Koulikoro, Mopti, Sikasso.

Existe-t-il d’autres structures similaires au Mali ?

Il y a plus de 16 structures actuellement qui se sont regroupées pour former la Coordination des Organisations pour la Promotion des Jeunes Travailleurs (COPJT) dont j’ai l’honneur d’être la présidente.

Quels sont vos partenaires ?

Nos principaux partenaires sont World Vision, UNICEF, PAREHF, Aide à l’enfance Canada (AEC), Fondation Crudem, Solidarité Canada Sahel (SCS).

Votre ONG est-elle affiliée à une organisation nationale ou internationale ?

Au niveau national, nous sommes affiliés à CAFO, CCA-ONG, SECO-ONG, GP/SP, GP/DS ; au niveau international, il y a ASHOKA par laquelle j’ai eu le privilège d’être décorée.

On a l’impression qu’il y a trop d’ONG intervenant dans le même domaine que vous...

Oui, c’est vrai. Mais, vous savez, le Mali est vaste et ne peut être couvert par une seule ONG si l’on recherche de l’efficacité. A mon avis, nous devons unir nos efforts pour réussir.

En octobre, mois de la solidarité et de la lutte contre l’exclusion, votre structure a fait une sortie remarquable avec la distribution de layettes. Comptez-vous continuer dans ce sens ?

Exactement. Nous voulons aller dans cette voie. Comment faire autrement quand on sait que dans les Centres de Santé Communautaire (CSCOM), les filles de milieux pauvres accouchent sans même disposer d’une chemise pour leur nouveau-né ? Alors, il est normal que je les assiste quand je reçois des dons de mes partenaires.

Pourquoi au niveau sous-régional, continental ou même mondial, vous ne créez pas un réseau pour agir de concert ? Surtout en ces temps-ci où on parle sans cesse "d’esclavage moderne" ?

L’idée est bonne ; seulement, les moyen nous font défaut.

Quelles sont vos difficultés majeures ?

C’est le refus ou la réticence de certains employeurs qui n’apprécient pas le fait que les aides familiales participent aux différentes formations dans les centres. Il y a aussi le problème de siège dont on paie difficilement le loyer. Enfin, il y a le mariage forcé auquel sont astreintes les filles de la part de leurs parents.

Vos ambitions ?

Je voudrais que notre association soit reconnue d’utilité publique, afin que l’on puisse créer des activités génératrices de revenus pour maintenir ces pauvres jeunes filles sur place dans leurs villages d’origine. Mon ambition, c’est de construire des écoles dans tous les villages pour favoriser l’instruction des filles.

Votre mot de la fin ?

Je demande aux autorités de s’impliquer davantage dans les problèmes des migrantes, qui sont les femmes de demain.

Propos recueillis par Lamine Sandy Haïdara