La retraite de Myriam Makéba : La légende fait place aux jeunes

Myriam Makeba vient de décider de mettre fin à sa carrière. Elle a ainsi donné le dernier concert de sa brillante et légendaire carrière à la Réunion le 19 décembre 2006. La star et militante anti-apartheid a jugé qu’il est temps de laisser définitivement la scène aux jeunes générations qui peuvent néanmoins compter sur son soutien et ses conseils.

L’Ile de la Réunion est entrée dans l’histoire comme ayant abrité le dernier concert de Myriam Makeba. En effet, la star sud africaine et militante anti-Apartheid y a donné le dernier concert de sa fantastique carrière le 19 décembre 2006 à l’occasion de la commémoration dans l’île de l’abolition de l’esclavage, le 20 décembre 1848.

Miriam Makeba, la plus grande chanteuse africaine du XXe siècle, rebelle légendaire qui fut l’un des symboles de la lutte anti-Apartheid, était invitée du Conseil général de la Réunion (collectivité en charge de la culture) pour les célébrations de cet événement historique.

L’annonce de cette retraite a été accueillie avec beaucoup d’amertume par les fans de la star et le milieu du showbiz. Ce qui se comprend aisément car celle qui s’était ouvert la voie de la world music en 1967 avec Pata Pata, continuait à faire vibrer le cœur des millions de fans dans le monde.

Et comme le souligne le service de presse du Conseil général réunionnais, «  ses chansons de l’époque de la ségrégation raciale restent, malheureusement, toujours d’actualité en dépit de la fin de ce régime ». Cela l’avait d’ailleurs incitée à « continuer à chanter son répertoire dans ce nouveau millénaire, jusqu’à ce que les choses changent vraiment », disent ses proches.

Proche du leader charismatique de la Nation Arc-en-ciel, Nelson Mandela, elle a, pendant un exil de trente années, dénoncé l’Apartheid en faisant connaître la culture sud-africaine dans le monde entier. Aujourd’hui, à 74 ans, Myriam Makeba a décidé de tirer sa révérence.

De Zenzi à Myriam

Celle que toute l’Afrique appelle affectueusement « Mama Africa » ou « l’impératrice de la chanson africaine » est née le 4 mars 1932 à Johannesburg. De son vrai nom Zenzi Makeba, elle est la fille de Christine Nomkomndelo Makeba et de Caswell Mpambane Makeba.

Elle sera appelée Zenzi car sa mère eut une grossesse difficile alors qu’on lui avait déconseillé de faire l’enfant. Le bébé sera finalement appellée « Uzenzile » qui signifie « tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même ».

Caswell Mpambane Makeba décède alors que la jeune Zenzi est âgée de 5 ans. Enfant, elle commence à chanter avec la chorale de son école avec laquelle elle restera sept ans, et gagne un prix dans un concours de musique organisé par une école missionnaire à l’âge de 13 ans. Elle chante à diverses occasions, mariages, banquets, messe...

Elle interrompt ses études au lycée afin d’aller travailler pour gagner de l’argent et aider sa mère qui travaille comme femme de ménage dans des familles blanches.

La jeune fille vit de petits boulots, et apprend à côtoyer les Blancs dans une Afrique du Sud sous domination blanche, bien que l’apartheid n’y soit pas encore officiellement instauré.

Absence de droit de vote, salaires de misère, limitation des déplacements lui font prendre conscience que les Noirs sud-africains sont « prisonniers dans leur propre pays ». Zweli, l’un de ses cousins, lui propose de chanter avec un orchestre dont il est membre, les « Cubans Brothers ».

C’est au cours d’un de leur show que le leader des Manhattan Brothers, Nathan Mdledle (un groupe célèbre en Afrique du Sud) lui propose de venir passer une audition. Elle est retenue et Nathan Mdledle lui trouve un nom de scène, « Myriam » qui sonne mieux que Zenzi.

De la scène à l’écran

Bientôt la jeune fille effectue plusieurs tournées avec le groupe, sa notoriété s’accroît. Elle reste avec les Manhattan Brothers de 1954 à 1957, puis chante avec les « Skylarks », un groupe féminin créé par sa maison de disques, Gallostone Records. En 1956, elle participe à la tournée « African Jazz and Variety » qui réunit 36 artistes et qui dure 18 mois.

Le premier grand tournant de sa vie intervient lorsque Lionel Rogosin, un réalisateur, arrive des Etats-Unis avec l’intention de tourner un documentaire qui sera intitulé « come back Africa » sur la vie des Noirs en Afrique du Sud.

Il désire qu’elle joue son propre rôle en interprétant deux chansons dans un Night Club. Il la convainc en lui disant que le documentaire lui permettra d’être vue dans le monde entier et de participer à la promotion du film en Europe le moment venu.

Le talent en herbe ne figure que quelques minutes dans le documentaire « come back Africa », dans une scène où elle interprète ses deux chansons, mais tous les critiques qui ont visionné le documentaire avant sa projection officielle ont été enthousiastes et ont demandé à voir la jeune fille sud-africaine qui chante lors de la scène du cabaret.

Elle qui a toujours souhaité aller tenter sa chance aux Etats-Unis en aura bientôt l’opportunité. Elle est invitée à Rome à l’occasion de la première du documentaire diffusé lors du Festival de Venise et découvre l’Europe en cette année 1959.

Une percée fulgurante aux Etats-Unis

En partant, Myriam était loin d’imaginer qu’elle ne reverra pas son pays natal avant 30 années. Le célèbre chanteur Harry Belafonte la remarque après l’avoir vue dans une interview de la BBC et lui propose d’aller chanter aux Etats-Unis.

Grâce à ses relations, Belafonte lui obtient un visa pour les Etats-Unis où elle arrive en novembre 1959. Elle devient en quelques semaines rapidement la nouvelle attraction musicale que tout le monde s’arrache !

En effet, à peine débarquée aux Etats-Unis, Myriam Makeba a conquit les foules et devient rapidement la nouvelle attraction du Show Biz américain. On trouve parmi ses admirateurs Marlon Brando, Bette Davis, Miles Davis, Sydney Poitier ou la diva Nina Simone.

Elle sera invitée à chanter lors du fameux anniversaire de John Kennedy au Madison Square Garden en 1962 où, le même jour, Marilyn Monroe chante aussi le fameux « happy birthday ».

La chanteuse prend alors trop d’importance aux yeux du gouvernement sud-africain qui voit en elle une menace. Lorsqu’elle apprend le décès de sa mère, la jeune star veut partir pour l’Afrique du Sud, mais sa demande est refusée. C’est le début d’un exil qui durera près de 30 ans.

Présente à New-York au début des années 60 qui constituent le début de l’indépendance pour une bonne partie des pays africains, la chanteuse sud-africaine a l’occasion de rencontrer les leaders des pays africains nouvellement indépendants.

Elle chante ainsi à l’occasion de l’indépendance du Kenya à Nairobi, de l’Angola à Luanda, lors de l’inauguration de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) à Addis-Abeba. C’est ainsi qu’à force de se déplacer dans les pays du continent que lui viendra le surnom « Mama Africa ».

En 1963, Miriam Makeba s’exprime devant le comité spécial des Nations-Unies contre l’apartheid. Elle fait une charge contre l’apartheid qui provoque l’ire des dirigeants de Pretoria. « Les Nations-Unies doivent user de leur influence pour ouvrir les portes des prisons et des camps de concentration d’Afrique du Sud ou des milliers de Noirs sont actuellement prisonniers... Mon pays a été transformé en vaste prison par le gouvernement Verwoerd », attaque-t-elle.

Après cette allocution, la sublime Myriam devient plus qu’une chanteuse : elle est aussi un symbole de son peuple opprimé, et de la femme africaine. Ses disques sont purement et simplement interdits dans le pays et elle est déchue de sa nationalité sud-africaine. Elle est également interdite de séjour en Afrique du Sud. En réalité, ses disques seront toujours disponibles, vendus en cachette dans le pays.

C’est aux Etats-Unis que Miriam Makeba sortira plusieurs de ses plus célèbres tubes comme « Pata Pata », « The click Song », et « Malaïka ». En 1966, elle reçoit un Grammy award pour sa collaboration avec Harry Belafonte pour « An Evening With Belafonte/Makeba ». Un album qui évoque les souffrances des Noirs pendant l’apartheid.

En 1967, « Pata Pata », qu’elle a écrit en 1956, sort aux Etats-Unis et devient un tube mondial. La chanson sera réenregistrée et réinterprétée par les artistes les plus variés. Ce fut récemment le cas de la Sénégalaise Coumba Gawlo Seck qui a eu un Disque d’Or avec sa reprise.

En 1968, elle épouse Stokely Carmichael, tout simplement « par amour » dira t-elle. Ce dernier est l’un des leaders les plus célèbres et les plus actifs du fameux mouvement noir des Black Panthers. Le mariage déclenche une intense polémique et scelle la fin de l’histoire d’amour entre Miriam Makeba et l’Amérique. Elle qui n’avait jamais eu aucun problème aux Etats-Unis voit ses concerts et ses contrats systématiquement annulés à cause de la mauvaise réputation des Black Panthers.

Le retour au pays natal après 30 ans d’exil

Bien qu’elle ne se soit jamais exprimée publiquement aux Etats-Unis sur la condition des Noirs américains son mariage est considéré comme une déclaration « politique ». Le couple finit par s’exiler en Guinée où il est accueilli par le président guinéen Ahmed Sékou Touré qui leur accorde le passeport diplomatique guinéen et les prend sous sa protection.

Myriam Makeba et Stokely Carmichael se séparent en 1973. Maintenant basée sur le sol africain, elle continue sa carrière, et effectue des tournées en Europe, en Amérique du Sud et en Afrique où elle est très demandée.

Elle sert également comme délégué de la Guinée aux Nations-Unies. Elle a ainsi l’occasion de s’adresser deux fois à l’Assemblée générale des Nations-Unies en 1975 et 1976. Elle profite de cette tribune pour dénoncer l’apartheid. Elle remporte le Prix Dag Hammarskjöld en 1986. Après la mort de son unique fille Bongi Makeba en 1985, elle va s’installer à Bruxelles.

En 1987, elle fait une apparition qui marque son grand retour sur la scène international au cours de la tournée de Paul Simon, « Graceland Tour » puis publie son autobiographie intitulée « Makeba, my story » qui reçoit un excellent accueil des critiques.

En 1990, Nelson Mandela tout juste libéré la persuade de revenir en Afrique du Sud. Elle regagne son pays en décembre 1990, 30 ans après l’avoir quitté pour un séjour de six jours. Les journalistes du monde entier sont présents pour recueillir ses impressions. Après quelques formalités qui lui semblent durer une éternité, elle entre en Afrique du Sud avec un passeport français.

Partie en talent en herbe, elle revient impératrice de la chanson africaine. Elle revoit son frère aîné et ses nièces, les derniers membres de sa famille vivant en Afrique du Sud, ses parents et ses autres frères et soeurs étant décédés.

En 1992, elle tourne dans le film Sarafina ! Cette œuvre raconte l’histoire des émeutes de Soweto en 1976. En reconnaissance de ses accomplissements, Thabo Mbeki a fait de Myriam Makeba l’ambassadeur de bonne volonté de l’Afrique du Sud en 2001. En 2004, elle est élue parmi les 100 plus grands sud-africains (38e).

Elle publie une nouvelle biographie dans laquelle elle s’exprime plus librement que dans la première et revient sur la période allant de 1987 à 2005. L’Impératrice Makeba a reçu douze Doctorats honorifiques ainsi que de nombreux autres prix.

Elle commence une tournée mondiale d’adieu de 14 mois en septembre 2005 avec l’intention de donner des concerts dans les pays qu’elle a eu l’occasion de visiter pendant sa vie. « Je dois faire le tour du monde pour dire merci et adieu. Puis je veux que mes cendres soient dispersées dans l’océan Indien. Ainsi je pourrai naviguer à nouveau vers tous ces pays », avait-t-elle souhaité.

Revenant sur son engagement politique et son mariage, la star déclare en 2000 dans un quotidien américain, « je ne me suis jamais considérée comme une activiste. Je ne faisais que dire la vérité ».

Elle avait ajouté, « aujourd’hui, tout le monde admet que l’apartheid était une horreur et tout ce que j’ai fait c’est dire aux gens qui voulaient savoir comment nous vivions d’où je venais, c’est-à-dire en Afrique du Sud. J’ai juste dit la vérité au monde et si ma vérité est alors devenue politique, je n’y peux rien ».

Après avoir vécu l’exil, survécu à un cancer diagnostiqué alors qu’elle avait 33 ans, perdu sa fille unique, Miriam Makeba réside aujourd’hui dans son pays natal dont elle est l’un des plus illustres représentants.

Aïssata Bâ

CITATIONS DE LA LEGENDE VIVANTE :

*Je ne m’explique pas le succès de Pata Pata, une chanson qui ne transmet aucun message. J’aurais préféré qu’une de mes chansons engagées ait un tel succès.

*Lorsque j’ai écrit Pata Pata en Afrique du Sud dans les années 50, je ne savais pas qu’un artiste devait enregistrer ses droits d’auteurs. Je serais devenue milliardaire rien qu’avec cette chanson. Alors qu’aujourd’hui je suis multimillionnaire, mais seulement en... amour !

*Je me sens chaque fois désespérée quand je lis dans les journaux occidentaux le décompte des crimes, des viols, du sida, et bien d’autres horreurs qui se passent chez nous. Ces mêmes médias ne mentionnent jamais que notre pays joue entièrement le jeu de la démocratie.

*J’étais très honorée par la reconnaissance de mon talent et ma notoriété aux Etats-Unis, mais le lendemain j’épluchais mes légumes dans ma cuisine. Ma vie aux Etats-Unis n’était pas rose au début malgré le succès.

*Lors de mon retour en 1990, j’ai longuement remercié le peuple sud-africain dans mon coeur pour sa persévérance et son long combat contre l’apartheid. Tant d’hommes, de femmes et d’enfants se sont levés et ont donné leur vie pour que nous puissions revenir au pays. Beaucoup ont passé leur existence en prison.

22 janvier 2007.