Violences conjugales : Les enfants victimes collatérales

Seydou, jeune étudiant de 24 ans, en connaît des rayons sur la violence au sein des familles. Il a vécu une enfance ponctuée de disputes houleuses entre ses parents.

"Quand mon père revenait le soir complètement saoul, il déversait toute sa haine sur ma mère, sans raison valable. Il l’insultait, la traitait de tous les noms. Il lui arrivait même de la frapper. Et quand il en avait fini avec elle, c’est vers mon frère et moi qu’il se tournait. Il nous faisait sentir qu’il regrettait que nous soyons venus au monde. Il nous traitait de machine à broyer les sous", témoigne Seydou, les larmes aux yeux.

"Nous avons vécu avec le sentiment d’être inutile et sans valeur. Nous avions perdu confiance dans le monde des adultes. Nous avions la hantise de nous transformer nous-mêmes en monstres une fois devenus grands", ajoute-t-il.

La jeune Aïssata aussi voit ses parents s’affronter fréquemment. Pour fuir cette existence troublée, Aïssata a trouvé refuge chez sa grand-mère maternelle, pour retrouver la "paix", mais aussi pour punir ses parents.

"Mon père et ma mère n’arrivent pas à s’entendre. Ils se bagarrent tous les jours. Et les insultes pleuvent. Il est vrai qu’il n’est pas facile de vivre en dehors du cadre familial. Chez ma grand-mère, au moins je suis entourée de jeunes de mon âge, qui me soutiennent. Ils sont plus compréhensifs que mes propres parents. Que ces derniers sachent, j’en suis arrivé là par leur faute. J’espère qu’ils n’ont pas la conscience tranquille en ce moment", murmure notre interlocutrice, la voix brisée par l’émotion.

TROUBLES PSYCHIQUES

Lorsque les parents se séparent, un sentiment d’angoisse impossible à exprimer s’empare de l’enfant. Il est stressé. Le silence, le secret alimentent l’imaginaire, créent les enfants-monstres à force d’appréhender la séparation de leurs parents.

Le plus déprimant pour l’enfant, dont les parents sont séparés, est de perdre l’illusion de sa puissance magique à les remettre ensemble, à revenir à la situation "comme avant".

Cette illusion peut persister des années. Elle peut entraîner l’idée que l’enfant a une mission. Il va lier une partie de son existence à cet objectif impossible. Ce sacrifice est voué à l’échec.

En cas de séparation, ce n’est pas seulement le couple que l’enfant perd. Il a la conviction qu’il est coupable de n’avoir pas été capable de faire régner la paix entre ses parents.

Mme Cissé Oumou Diarra, sociologue, explique qu’il est difficile pour un enfant qui a été victime, ou tout simplement témoin de violence familiale, d’avoir confiance en lui-même.

Il ne peut pas s’épanouir comme les autres enfants de son âge vivant dans des situations normales. En fait, quand ces êtres fragiles, échappent aux troubles psychiques, ils courent le risque de sombrer, cas extrêmes, dans la délinquance.

"L’enfant grandit dans cette ambiance où la violence est un moyen d’échange souvent injustifié. Ce moyen est démesuré par rapport aux événements vécus qui suscitent cette violence. Il vit les chocs entre les parents dans l’incompréhension la plus totale. Il éprouve un sentiment de profonde injustice, accablé de culpabilité. Il se demande s’il est pour quelque chose dans la dégradation du climat familial. Face à la violence conjugale, l’enfant est torturé par un sentiment d’impuissance à l’égard des adultes qui ont mis ces règles bizarres en place", commente la sociologue.

Le vieil enseignant à la retraite, Mamadou Traoré explique que la violence conjugale entraîne des conséquences très graves sur les résultats scolaires des enfants.

"Le culte de la réussite et de la performance obsède notre société. Elle pèse aussi sur nos enfants, au point d’oublier que l’école est un endroit où ils apprennent des choses. Cet apprentissage passe par des hauts et des bas, des essais, des erreurs. Les enfants qui vivent dans la violence familiale ne sont pas sûrs d’eux. Ils surmonteront petit à petit les obstacles. Il faut du temps pour devenir grand et apprendre", a expliqué le vieux Traoré. Il est d’avis que les enfants vivant dans la violence conjugale ont besoin de rites et de rythmes pour être à l’aise dans la vie quotidienne.

"TRANSMISSION TRANS-GENERATIONNELLE"

Dans ce contexte, le suivi scolaire régulier est fondamental. Les enseignants doivent aider les enfants à être plus enthousiastes en leur racontant de belles histoires. Les blessures d’une enfance mal vécue sont d’autant plus marquantes qu’elles sont difficiles à évacuer.

Elles collent à la victime comme une peau de chagrin. Elles sont parfois irréversibles. Certains sociologues parlent même de "transmission trans-générationnelle". Cette graine de violence est semée au fond de l’enfant. Il la perpétue en faisant de même pour sa progéniture. Maltraité et violenté, il reproduit le même schéma sur ses propres enfants qui en font de même avec les leurs.

C’est le cas de Adama. Aujourd’hui cadre dans un grand service de l’administration, il voyait son père battre sa mère durant son enfance. Son papa faisait subir toutes sortes d’humiliations et de sévices psychologiques à sa maman. La pauvre était soumise à des sévices corporels. Aujourd’hui, à 35 ans, il est incapable d’avoir une vie normale. Il a du mal à vivre en couple. Son comportement avec ses copines reproduit celui de son père. Et pourtant, il n’a jamais cautionné les agissements de son père.

Doussou DJIRÉ_ L’Essor

22 janvier 2006.