Lévirat : Une pratique à bannir

Le lévirat est un mariage souvent imposé à la veuve par la famille du défunt mari ou la sienne. La première menace le plus souvent, c’est de lui prendre ses enfants et tout l’héritage que lui laisse son conjoint disparu si elle refuse de rester dans la famille en épousant l’un de ses beaux-frères.

Présentement, en dehors de la violation de ses droits, le lévirat expose la femme à d’autres périls. Il s’agit avant tout de donner sa veuve en héritage aux frères d’un défunt dont personne ne sait de quoi il est généralement mort. Dans de nombreux cas, c’est une femme souvent atteinte par le VIH qui épouse un autre membre de la famille.

Cette tradition est répandue dans tous les pays où il n’y a pas de système de sécurité sociale au sens large du terme. Elle permet aux familles de ne pas sombrer dans l’indigence. Ainsi, les familles modestes résistent mieux à la disparition du père. D’abord sur le plan financier, car la veuve conserve l’héritage de son mari au travers du remariage, ce qui, selon certains, lui permet d’éviter le piège de la prostitution.

Pour lutter contre cette violence faite aux femmes, le Mali se doit aujourd’hui de suivre l’exemple des pays comme la Tanzanie ou le Burkina Faso où les autorités tentent de mettre fin à cette pratique en multipliant les campagnes d’information et de sensibilisation.

Cependant, chaque médaille ayant son revers, ce combat peut aussi exposer des jeunes veuves au célibat pour le restant de leur vie.

En effet, beaucoup de veuves, jeunes en particulier, ne peuvent envisager d’autre avenir que le remariage, car n’étant pas financièrement indépendantes. Si elles n’y parviennent pas là où leur statut sérologique est connu, elles n’ont d’autre solution que de chercher ailleurs un mari. En cachant bien évidemment au nouveau conjoint leur séropositivité.

TEMOIGNAGES DE LASSINE ET DE MME HATOUMA S

LE TEMOIGNAGE DE LASSINE

Hériter de la femme de son défunt frère n’est pas le fort de certaines personnes. Mais, souvent, le sort en décide autrement.

Lassine Traoré vit avec sa famille à la Cité Unicef. Agé de 29 ans, il est gérant d’une boulangerie. Sa vie de couple était un modèle de réussite jusqu’à ce jour fatidique du 24 juin 2005 où son frère a été arraché à l’affection de tous.

Après le temps de veuvage de ses épouses, ses parents, venus du village, ont décidé de lui donner en mariage la première épouse du défunt, originaire elle aussi du même village, la deuxième ayant été simplement libérée.
Coup de théâtre pour un jeune homme qui ne s’attendait pas du tout à un tel bouleversement. « Ma première réaction ? Je suis resté bouche bée, je ne sais combien de temps quand le messager du village m’a fait part de la nouvelle. Mais très vite, je me suis ressaisi car je ne voulais pas frustrer les sages du village. J’ai alors accepté Nabintou avec les trois enfants », témoigne-t-il.

A la question de savoir s’il mesurait toutes les conséquences de sa décision, le jeune homme fait comprendre qu’il n’avait pas le choix. « Chez nous, si les sages te disent igname et si tu répliques par manioc, tu vas le croquer loin. Après tout, mon frère n’est pas mort d’une maladie transmissible. Il était hypertendu et Nabintou aussi était consentante. Je craignais qu’il me donne sa 2e épouse aussi avec qui je n’ai jamais soufflé dans la même trompette ».

Monogame avec deux gosses, Lassine s’est alors retrouvé, du jour au lendemain, avec deux femmes et cinq enfants. Heureusement, pour lui, son frère avait bâti une fortune avec des entreprises dont il est devenu le gérant. « C’est lui qui m’a fait venir du village pour qu’on travaille ensemble. Et on a toujours marché ensemble. Donc, je gère ses biens pour nos enfants », dit-il.

En famille, Lassine reconnaît avoir traversé, au début, des moments difficiles avec sa première épouse. Celle-ci ne voulait pas d’une co-épouse et de surcroît une veuve. « Avec le temps et avec la sagesse, le respect, la gentillesse de Nabintou envers elle, elle a fini par comprendre qu’elle se trompait de combat. Aujourd’hui, elles sont les meilleures amies du monde », se réjouit l’héritier.

Si ce jeune est arrivé à s’en sortir, tel n’est pas le cas pour nombre d’héritiers de femmes qui voient leurs foyers voler en éclats. C’est pourquoi d’ailleurs, la pratique tend de plus en plus à disparaître.

S. Y. D.

MME HATOUMA S.
«  La femme fait partie de l’héritage »
Ménagère domiciliée à Lafiabougou, Mme Hatouma S., après le décès de son mari avec qui, elle eut 5 enfants a été contrainte de se remarier au jeune frère de son défunt mari. Dans l’interview qui suit, elle nous livre ses sentiments sur cette pratique décriée de nos jours.

Les Echos : Pouvez-vous nous retracer le film de votre remariage ?
H. S. :
C’est une longue histoire. Mon mari et moi avions passé plus de vingt ans de vie commune. Nous avons sillonné plus de quatre pays en Afrique. Mais c’est en Côte d’Ivoire qu’il est décédé en 2002. Ainsi, ses parents ont été nous chercher mes enfants et moi. Arrivés au Mali et après mon veuvage, on m’a informé que je suis proposée au jeune frère de mon mari défunt.

Les Echos : Quelle a été votre réaction ?
H. S. :
Naturellement, j’ai décliné l’offre.

Les Echos : Pourquoi ?
H. S. :
Parce que tout simplement, après 20 ans de mariage, se retrouver avec le frère de lait de son mari était dur à supporter pour moi. Je voulais oublier tout ça et refaire ma vie. Et puis personne ne sait de quoi il est mort. Donc, pour moi, il était insensé de contracter un mariage avec le frère de celui avec qui, on a tout partagé (joies et peines). C’est de la folie, ça n’a pas de sens à mon avis.

Les Echos : Mais vous n’avez pas été écoutée ?
H. S. :
M’écouter ? Est-ce que mon avis compte ? Même mes parents qui, à mon avis, devaient m’aider, étaient consentants. J’ai compris alors que chez nous la femme, tout comme les objets, fait aussi partie de l’héritage. Ils disent avoir agi au nom de la solidarité, de la pitié ou je ne sais quoi encore.

Les Echos : Vous n’avez pas contacté des associations de femmes ou des associations de défense des droits...
H. S. :
Non ! Ça n’aurait rien changé, car la décision était prise et bizarrement le prétendant était pressé.

Les Echos : Quels sentiments vous animent à présent ?
H. S. :
Si je n’acceptais pas, je serais isolée et rejetée par ma propre famille, donc, je n’avais pas le choix. Mais mon sentiment est que je me rends compte que la femme, dans nos sociétés est comme une marchandise. Or, je pense que cette pratique est d’une autre époque. Les hommes doivent comprendre cela et refuser de se lancer dans des aventures sans issue. Il est temps qu’on accorde un peu de liberté aux femmes.

Propos recueillis par Idrissa Sako- Les Echos

Mars 2007.