Fatou Diome, une femme écrivain qui a du punch

La sénégalaise Fatou Diome, figure parmi les plus belles promesses de la littérature africaine. Née à Niodor en 1968, la jeune femme qui est arrivée en 1994 à Strasbourg, vit depuis sur le sol français où elle prépare un doctorat de lettres modernes sur « Le Voyage, les échanges et la formation dans l’œuvre littéraire et cinématographique de Sembène Ousmane ». Fatou a accepté de parler à Musow de sa vie, de la littérature en général et de sa première publication « La Préférence Nationale ».

Question classique : comment êtes-vous arrivée à la littérature ?

J’écrivais tout le temps quand j’étais petite, du moins j’écrivais chaque fois que j’avais des petites histoires qui tenaient. C’était un besoin de parler, de dire des choses qu’on ne me permettait pas toujours de dire, donc une forme de rébellion. Et puis j’ai continué et c’est devenu ma passion.

Vous êtes écrivain et professeur de littérature à l’université, comment expliquez-vous cette double approche de la littérature ?

Je dirais que le professeur c’est le côté plutôt technique, scientifique de l’approche qu’on peut avoir de la littérature. Maintenant, le côté écriture, donc personnel, c’est le rapport beaucoup plus complexe ; c’est un rapport je dirai même convulsif vis à vis de la littérature, vis à vis du langage. C’est de l’envie de dire, l’envie de raconter, et l’envie de créer un imaginaire, puis de raconter son petit monde intérieur.

Beaucoup de lecteurs de Musow n’ont pas encore lu votre ouvrage "Préférence nationale", pouvez vous nous en donner un résumé ?

Il y a six nouvelles. Nous avons d’abord « La mendiante et l’écolière » qui parle de la vie d’une collégienne qui se lie d’amitié avec une mendiante. Pour sauver le peu d’argent qu’elle avait et que son tuteur lui volait, la collégienne va prêter de l’argent à la mendiante qui va commencer à vendre des cacahouètes et donc à ne plus mendier. Mais en fait, il y a un retour de l’ascenseur. C’est aussi grâce à cette mendiante que cette écolière va trouver de quoi manger pendant toute l’année scolaire : des cacahouètes et un bout de pain, c’est trois fois rien, mais en Afrique c’est important pour un enfant qui n’a pas autre chose. C’est donc l’histoire de cette amitié, de cette tendresse, de cet amour de gens pauvres ; pour moi c’est une dignité muette parce que c’est la dignité des plus humbles, on ne l’entend pas. Il n’ont pas le micro pour parler ces gens-là et pourtant, ils ont la grandeur du cœur pour partager, pour s’entraider, pour se soutenir.

Il y a ensuite « Mariage volé » dans lequel je raconte un mariage en Afrique. Vous savez, on n’épouse pas forcement celui qu’on aurait voulu épouser. Le contexte social est tel que parfois le premier choix de la femme ne sera pas sera définitif, puis entrent en compte les problèmes économiques.

Vous avez aussi « La préférence nationale » qui a donné son titre au recueil, parce que cette fameuse préférence nationale, on pourrait penser qu’elle est positive, alors qu’elle cache beaucoup de choses, elle est bâti sur l’exclusion de l’autre.

Dans « le visage de l’emploi », on voit qu’il y a presque des emplois prédestinés selon la figure qu’on a.

On a « Cunégonde à la bibliothèque » qui est aussi une nouvelle sur le racisme pour montrer la limite des gens racistes, ceux qui n’ont aucune culture. Ces gens, lorsqu’ils voient quelqu’un faire un travail humble, pas seulement les noirs, mais aussi des portugaises, des asiatiques..., ils pensent alors que son cerveau ne lui permet pas de faire autre chose. Dans cette nouvelle, on voit que cette employée est une étudiante qui se cultive, qui fait de la recherche et son patron qui ne sait pas grand chose, a eu la chance d’avoir plus d’argent.

A la fin vous avez le dîner du professeur où nous avons encore une autre forme de racisme ; c’est à dire la petite noire, parce qu’elle est bien foutue, on l’aime bien pour coucher avec, mais on ne l’aime pas suffisamment pour pouvoir la montrer à sa famille et pour pouvoir l’assumer comme digne épouse et lui donner le respect qu’on doit à une femme, et cela tout simplement parce qu’elle est noir. Pourtant on l’aime quand même au point de ne pas pouvoir y renoncer. Mais ce racisme latent et sournois c’est une façon pour moi de montrer la puissance psychologique de ces idéologies dans la tête des gens. Ce professeur qui est un intellectuel et qui se croit libre, autonome et très cultivé, n’a pas encore dépassé les barrières primitives de sa société qui lui interdisent d’aimer l’autre... Ce professeur essaie de leurrer cette fille qui se rend compte de tout et raconte.

Comment percevez-vous la littérature contemporaine africaine ?

La littérature africaine évolue. Je ne parle pas de rupture avec le passé, je parle d’évolution, de variation, de mutations qui épousent tout naturellement les mutations sociales. Il y a un changement, certes. Pour moi, le passé ne doit pas immobiliser la réflexion, il l’accompagne. Et ce passé, on en a besoin ; donc moi mes classiques, je les garde et j’y tiens ! mais je ne suis pas obligée d’écrire de la même manière. Par contre cela me nourri, me fait comprendre des choses, me renseigne sur mon peuple et après c’est à moi de savoir l’utiliser à ma façon et je revendique ce droit ! on n’est donc pas obligé d’écrire comme ceux qui nous ont formé à la littérature. On peut aussi inventer un imaginaire. Je pense que la littérature c’est le lieu de la liberté par excellence.

Quels sont les thèmes qui vous accrochent le plus ?

Moi, j’ai une écriture plutôt sociale. Quand vous regardez « La préférence nationale » elle est bien sûr ironique, caustique parce que je m’intéresse beaucoup au style, au langage, à l’état d’esprit de mes personnages ; ces personnages, ce qu’ils peuvent faire avec le langage m’intéresse tout autant que ce qu’ils peuvent faire en racontant une société. Donc le thème est aussi important que la structure narrative, que la linguistique dont je me sers. La beauté du mot, la beauté du langage, peuvent aller de pair avec l’importance du thème abordée.

Dans votre nouvelle « visage de l’emploi » vous traitez de l’immigration ; quelle est votre perception du phénomène ?

D’abord, je n’ai pas immigré dans l’objectif de chercher fortune ! J’y suis allée parce que j’étais mariée à un français. ça a duré très peu de temps ! et comme je l’ai dis dans Amina, c’était une erreur de casting parce que le racisme aidant, l’exclusion, la famille qui ne veut pas de vous, on vous rejette ! Quand vous arrivez dans une société et que la famille proche qui est sensée vous accueillir ne veut pas de vous, vous ne pouvez pas tenir ! De toute façon, c’est une question de survie : vous sauvez votre vie ! Et partant, je puis affirmer que les couples mixtes ne tiennent pas. Ce serait absolument faux de dire que c’est une histoire de choc culturel puisque je connais la culture occidentale aussi bien que la culture africaine. Mais il peut y avoir une erreur de personne, une question de tempérament, de pugnacité qui n’est pas identique dans le couple et alors, ça explose !

Maintenant, « Le visage de l’emploi » c’est ma situation quand je me suis retrouvée toute seule et que j’étais obligée d’aller gagner âprement ma vie parce que je tenais à étudier et que je n’avais pas les moyens de le faire. Je suis alors allée en quête d’emploi. Et à partir de là on se rend compte qu’à cause de la couleur qu’on a, il y a des emplois qu’on considère comme les vôtres d’office.

On va vous proposer du ménage, de la plonge, ou n’importe quoi, en tout cas des choses bas de gamme ! Même si vous avez plein d’autres choses dans la tête, on s’en fiche ! on ne veut pas les utiliser ! En fait, il y a un racisme latent, sournois, qui est là pour voir dans la personne de couleur noire une bête de somme. C’est à nous de dire à ce moment que nous ne sommes pas d’accord !

Si on vous disait que vous êtes agressive dans votre littérature ?

Je ne suis pas agressive. Je dis sans cesse que ma littérature n’est pas un règlement de compte. Vu mon tempérament, vue ma manière d’écrire, vous pouvez imaginer ma vie. Je suis une personne qui aime dire ce qu’elle pense dans toutes les situations. Donc, quand j’avais quelque chose à dire à un patron, je n’attendais pas un livre pour régler un compte ! D’ailleurs, je trouve ça lâche. J’ai toujours dit tout ce que je pensais à ces gens-là bien avant ! l’imaginaire a fait son chemin par la ensuite. On a heureusement ce droit de s’inspirer de son expérience et d’écrire la dessus.

Aminata Sow Fall dans son roman "Douceurs du bercail" traite de la question de l’immigration des africains en ces termes : "Aimons notre terre ; nous l’arroserons notre sueur et la creuserons de toutes nos forces, avec courage. La lumière de notre espérance nous guidera, nous récolterons et bâtirons. Alors seulement nous pourrons emprunter les routes du ciel, de la terre et de l’eau sans être chassés comme des parias".
Que pensez-vous de ces propos ?

Mon avis personnel, c’est ce que je peux défendre. Disons que moi, je ne parlerais pas comme ça. Je n’ai ne pas de grands projets politiques, grandiloquents, non ! Ce n’est pas ma fonction. Je ne dirai pas à quelqu’un non plus "ne va pas en Europe" s’il a une issue pour le faire. Seulement, s’il veut y aller, qu’il y aille dans de bonnes conditions. Seulement, avec tous les problèmes que rencontrent les "sans-papiers", il ne faut pas partir comme un kamikaze et débarquer sur une terre inconnue avec une situation qui n’est pas clairement définie. Je trouve aussi qu’il est du devoir de l’immigré de raconter la vérité à son frère qui a envie de venir. Il est de notre devoir de lui dire très franchement ce qu’on a vécu. Il ne faut pas qu’il se leurre. C’est trop facile de rentrer au pays, de vivre comme un pacha, d’épouser la plus belle fille du village, d’avoir une grande villa qui a coûté, à tout casser 60 000FF, ce qui ne vaut pas gros en France mais équivaut en Afrique 6 000 000CFA. L’immigré qui joue à cela passe alors pour un bourgeois alors qu’il a une vie de galère en France qu’il ne révèle à personne.

Je pense que si nous avons le courage de dire à nos frères quels sont nos difficultés, nous leurs donneront l’occasion de réfléchir avant de faire le choix de l’immigration. Moi je parle toujours de choix car je suis une personne très attachée à la liberté. Je veux que chacun fasse ce qu’il veut de sa vie, mais qu’il ait au moins la possibilité de poser le pour et le contre.

Comment concevez-vous l’amour ?

Pour moi, l’amour c’est un don de soi. C’est la tendresse qu’on accorde à l’autre et qu’on ne mesure pas. C’est la disponibilité qu’on n’accorde à l’autre, qu’on ne mesure pas. C’est la compréhension et aussi la compassion qu’on peut avoir pour l’autre. En d’autres termes c’est me sentir bien quand celui qui me regarde dans les yeux se sent très bien.

Fatou est aujourd’hui amoureuse ?

(Grand éclat de rire) Amoureuse de la vie, toujours !

Votre perception de la condition féminine ?

Je trouve qu’il y a des choses qui change. Je pense que les femmes africaines sont très courageuse. Elles ont plus d’initiatives qu’on ne pourrait le croire. Ce sont des femmes qui n’ont pas beaucoup de moyens, qui se battent et qui essaient à chaque fois d’imposer leur dignité. Elles évoluent ; les femmes africaines ne sont pas statiques, elles ne regardent pas la vie se faire sans elles. Elles progressent et fatalement elles vont changer la société africaine parce qu’elles sont courageuses et tenaces. Nos mamans sont des femmes qui se sont battues, peut-être pas pour les mêmes raisons que nous, mais elles se sont battues ; et donc nous ne pouvons pas baisser les bras.

De toutes façon la condition des femmes change petit à petit, mais sûrement.

Musow remercie Fatou Diome de son franc-parler et de la simplicité avec laquelle elle s’est soumise aux questions de notre envoyé très spécial !

Bonne chance à cette jeune femme plein d’énergie et de vérité !

Propos recueillis par Labass L. Diallo - 2002