Portait d’une jeune fille de Tombouctou : Hadizatou Sankaré

Des doigts qui se crispent sur le pan de la robe, qui touchent chaque objet (cendrier, bouilloire, stylo...) qui passe à leur portée et au bout, une difficulté à exprimer une volonté de trouver coûte que coûte son indépendance, étudier, travailler « afin d’assurer seule ses propres dépenses ».

Hadizatou Sankaré a 22 ans et est actuellement en terminale, série sciences biologiques dans l’unique lycée de Tombouctou. Sa mère, sonraï, enseigne à Kabara, le port de la ville situé à 15 km, son père, peul, est formateur à l’AMOPROS, à Ténenkou. Elle est la seule enfant issue de cette union, ses parents sont aujourd’hui séparés. Elle partage sa vie entre Tombouctou (chez son oncle maternel) où elle passe la semaine afin de suivre les cours et Kabara où elle se rend les week-end. Elle part en vacances chez son père, chez un oncle à Sévaré ou alors à Bamako, dans la grande famille qui réside à Sogoninko. Jeune fille mobile, épanouie, qui sait que le temps passe vite, qu’il lui faut rapidement finir ses études (le bac en poche, elle veut partir étudier à Bamako) avant que la contrainte sociale du mariage ne la rattrape, elle se donne encore quatre ans. Un mari lui a déjà été proposé, elle avait alors quinze ans. Ce mariage arrangé avec un parent enseignant, elle l’a refusé ; depuis ses parents la « laissent tranquille » et respectent son choix.

Un calme presque plat...

La vie tombouctienne est calme : deux night club (le dernier, « Le Splendide » a ouvert le mois dernier), quelques bars, fréquentés exclusivement par les hommes et la chaleur qui empêche tout déplacement une grande partie de la journée. A la question de savoir si cette vie lui convient, Hadizatou se refuse à juger sa ville. Tout ce qu’elle veut, c’est étudier alors les sorties, « se promener sans but », comme elle dit, ne l’intéressent guère. Simplement, elle se rend parfois à des concerts de rap donnés par des groupes de Tombouctou au Centre Ahmed Baba ou à la Maison des Artisans. Tata Pound, Fanga Fing, les Zotto Boys l’accompagnent dans ses révisions. Une vie bien réglée pour celle qui fustige les jeunes filles de Tombouctou qui tentent désespérément de suivre les goûts et les manières des plus riches qu’elles. Chacun doit rester à sa place et surtout soi même.

Au fil de la conversation ses doigts se calment et elle plante son regard dans celui de son interlocuteur. Sa vie, plus tard, elle la voit partagée entre un mari qu’elle aime, qui la respecte et la laisse libre de vaquer à ses occupations et un travail car un mari « ne va jamais te donner ce dont tu as besoin ». La polygamie ne la dérange pas : la présence de coépouse n’est pas un obstacle à l’amour, tant qu’il y a l’entente dans le foyer et que les décisions du ménage naissent de la concertation...

Un idée nette du futur

Elle aime sa ville même si elle remarque qu’elle n’en connaît guère d’autre, elle aimerait voyager même si la famille ne verrait pas çà d’un très bon œil. Elle critique les jeunes tombouctiens de son âge qui jouent aux apprentis guides pour les touristes de passage et qui ont quitté l’école, préférant ce gain facile. Les jeunes, à Tombouctou, selon elle, pour la plupart ne font rien, ils se contentent seulement « de prendre le thé à la porte, ils refusent de travailler car ils sont entretenus par leurs parents ». Elles voudraient les voir cultiver les champs qui se trouvent à l’extérieur de la ville, qu’ils se prennent en mains. Certaines de ses amies sont déjà mariées, elles ne se voient plus guère, celles-ci restant cloîtrées à la maison. Son départ pour Bamako, elle y pense. Obtenir à tout prix le baccalauréat (qu’elle a raté l’an passé), puis tenter le concours de l’école d’infirmière. Et sa vie là-bas, comment l’envisage-t-elle ? Pas très différente, car elle vivra au milieu de ses oncles et tantes : la grande ville ne lui fait pas peur, elle y a séjourné plusieurs fois pour les vacances. Elle sort parfois le soir afin d’aller voir ses amis : ces promenades sont négociées avec son oncle, mais elle n’ira pas braver un refus éventuel, ne voulant pas d’affrontement au sein de la famille.

Sa cousine refuse de participer à la conversation, Hadizatou en rit car vraiment, il n’y a rien à craindre. Elle n’a rien à cacher, veut seulement qu’on la laisse décider ce qui est bon pour elle. Elle respecte la tradition qui veut par exemple de porter un grand boubou le vendredi mais veut aussi pouvoir s’habiller avec des pantalons et des tee shirt (des tenues « assimilées » comme elle dit) si çà lui chante. Elle sait que les jeunes filles de Tombouctou, une fois qu’elles vont dans la rue, sont observées, jugées par les adultes assis devant leurs portes. La famille Sankaré est connue dans le quartier de Sarekeïna (« le petit cimetière ») : garder sa respectabilité est aussi important qu’acquérir son indépendance. Voilà ce qui dirige ses pas.

Thomas Fourrey

Au fil des mois, Musow publiera plusieurs portraits de femmes originaires de la prestigieuse ville de Tombouctou.

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