Hivernage : Le reflux des aides-ménagères

Le retour en masse des "bonnes" dans les villages, crée une pénurie de ces petites mains utiles et met les ménages bamakois sous pression.

Comme chaque année, avec l’approche de l’hivernage, beaucoup de femmes bamakoises ont commencé à se faire du souci. Et il y a de quoi.

La saison des pluies annonce le retour au village des aides-ménagères communément appelées "bonnes". Actuellement, les aides-ménagères constituent le gros des passagers des bus assurant le transport interurbain.

La cadence des départs s’est accélérée depuis un mois. Ismaël Diarra, gérant de "Ghana Transports" témoigne que par exemple, les cars de cette compagnie assurant la liaison avec la Région de Mopti (grande pourvoyeuse d’aides-ménagères) ont augmenté leurs rotations.

"Les clients sont effectivement nombreux ces derniers temps, confirme-t-il. Les bonnes constituent le gros des voyageurs".

Pour faire face au flux, "Ghana Transport" a même dû doubler l’effectif de ses manutentionnaires. "La main d’oeuvre est assez importante dans ces circonstances. Il faut faire vite car il y a beaucoup de départs", commente Ismaël Diarra.

En cette période, "Ghana Transport" fait même des remises sur les tarifs de voyage. A titre d’exemple, le voyage Bamako-Badiangara qui coûte normalement 9.000 Fcfa est ramené à 7.500 Fcfa voire 7.000. Mais le gérant précise que cet avantage est accordé sous certaines conditions.

SUR ORDRE DU PERE :

Rokya Kelly, 22 ans, originaire de Diado, dans le cercle de Ségou, s’active pour préparer son départ. Nous l’avons rencontrée devant le stand d’un vendeur de matériels de cuisine au Marché rose, en plein marchandage.

Cette aide-ménagère travaille à Bamako depuis deux ans. "Cette fois, dit-elle, c’est le grand retour. Les difficultés d’adaptation ne m’ont pas permis de rentrer à l’issue de ma première année. J’ai donc raté l’hivernage passé".
La jeune fille est décidée cette année à retourner au village. Elle dit avoir déjà fini de faire ses emplettes. "Il ne me reste qu’à acheter une lampe à pétrole pour mon père et un sac de sel pour ma mère", détaille-t-elle, avant d’ajouter : "j’ai déjà acheté quelques ustensiles de cuisine pour mon trousseau. Je ne me marie que dans deux ans si tout se passe bien. Mon mari est parti à l’aventure. Ma belle famille me laisse encore un temps de répit d’ici son retour".

Le séjour bamakois prend fin également pour une autre saisonnière. Elle s’appelle Coumba Magassouba et est originaire de Banankoro dans le cercle de Kangaba. Elle quitte en principe ce dimanche même Bamako pour son village en compagnie de son frère aîné. "Il est venu me chercher sur ordre de mon père", révèle-t-elle.
La jeune fille réside dans la capitale depuis 4 ans. Elle est cuisinière dans une famille Keïta à Magnambougou. Elle envoie régulièrement de l’argent à sa famille pour aider à entretenir ses enfants. Au village, raconte-t-elle, son mari vit avec ses deux co-épouses et leurs enfants. Coumba Magassouba explique brièvement les circonstances de sa venue à Bamako. "Les charges avaient commencé à peser et les récoltes n’avaient pas été assez bonnes. Sans l’accord des autres, je suis venue travailler à Bamako pour gagner des ressources complémentaires afin de satisfaire nos besoins", révèle Coumba.
Aujourd’hui, elle dispose d’un pécule qu’elle va utilement dépenser au village. Et les années passées dans la capitale ne lui ont pas fait tourner la tête. Elle est résolue à aller apporter son appui à son mari pour les travaux champêtres. Cette native du Mandé très respectueuse a même hâte d’arriver au village pour demander pardon aux siens pour sa "fugue". "J’aiderai au champ et cela va aider à la réconciliation", espère la brave paysanne.

DES DEMANDES EN CASCADE :

Sitan Tangara, elle vient de Sagoïba dans le cercle de Ségou. Âgée de 25 ans, Sitan est une travailleuse saisonnière au vrai sens du terme. En effet, elle en est à son 6è séjour saisonnier à Bamako. Elle ne rate jamais une saison des pluies pour retourner au village. Elle se souvient que la première fois quand elle voulait "monter" à Bamako, ses parents avaient refusé avant de l’autoriser à contrecoeur à quitter le village. Mais si les parents donnèrent finalement leur feu vert, c’était en contrepartie de la promesse de revenir faire les travaux champêtres avec eux. "Et depuis, dit-elle, j’ai tenu ma promesse".
Sa patronne, Mme Haïdara confirme ce départ de Sitan au début de chaque hivernage. "Il est vrai, reconnaît la maîtresse de maison, qu’elle me fait faux bond chaque année. Mais c’est une fille courageuse et au fil du temps, nous nous sommes arrangées toutes les deux pour gérer la situation", explique-t-elle.
La courageuse Sitan est fiancée depuis plus de 3 ans et attend le retour de son bien-aimé parti chercher fortune sous d’autres cieux.

Ramata Sidibé, la vingtaine révolue, est venue du Wassoulou. C’est sous un air nostalgique qu’elle évoque la saison des pluies. La jeune fille vient d’effectuer son premier séjour dans la capitale. "J’imagine comment les gens sont occupés en ce moment dans les champs. Toutes les familles guettent le retour de leurs filles et garçons de Bamako. Le retour est toujours un grand événement au village", commente Ramata Sidibé avec un sourire malicieux. "Il faut comprendre que toutes les mères sont soucieuses pour leurs enfants, poursuit-elle. Elles s’inquiètent surtout pour les grossesses qu’on peut contracter dans la grande ville". On imagine donc facilement quels soucis se font les parents de celles qui ne rentrent pas.

Ce reflux de ces travailleuses saisonnières vers le village occasionne évidemment une grave pénurie de "bonnes" dans la capitale où elles sont devenues indispensables dans la plupart des foyers.
Des femmes crient leur désespoir. On assiste à une véritable "chasse" aux aides-ménagères. Les ONG et associations spécialisées dans la formation des aides-ménagères avant leur embauche sont débordées.

Les demandes tombent en cascades. Certaines de ces structures enregistrent entre 6 et 10 départs de "bonnes" par jour. A l’ONG "Baara-Musow" installées à Korofina-Sud, le téléphone n’arrête pas de sonner.
La monitrice Fatim Dicko ne sait plus où donner de la tête. Elle reçoit environ 40 appels par jour. Cette situation perdure depuis un mois. Elle explique qu’effectivement, c’est la surchauffe maintenant même si l’ONG travaille à plein temps toute l’année. "C’est une véritable course contre la montre en cette période. Il faut former les rares nouvelles arrivantes, régler les détails pour celles qui partent et gérer les affaires courantes", explique Fatim Dicko.

SURENCHÈRES :

Même pression à "APAF Musow Dambé" qui a ses bureaux au quartier dit des "300 logements". Ici, la directrice Mme Diawara Sadio place au moins 6 filles par jour. La queue commence très tôt le matin, les clients sont servis par ordre d’arrivée. La demande augmente de jour en jour, déclare Mme Diawara.

Face à la situation, de nombreuses maîtresses de maison sont sous tension. C’est le cas de Mme Keïta Oumou de N’Tomikorobougou qui n’en peut plus. Depuis une semaine, elle vient à "APAF Musow Dambé", mais n’a toujours pas eu de "bonne".

Mme Koïta Nana de Badalabougou est aussi dans l’attente. Elle confie que sa bonne est partie depuis deux semaines. Cette maîtresse de maison est aujourd’hui au four et au moulin. "C’est très difficile, confesse-t-elle, de concilier le travail du bureau et les tâches ménagères. Le rythme est intenable".

Pour faire face à la situation, certaines femmes font preuve d’imagination. Mme Diarra Fatoumata Kané de Lafiabougou est de celles-ci. Chaque samedi et dimanche, elle prépare différentes sauces qu’elle conserve dans le réfrigérateur. Elles serviront durant toute la semaine qui suit.

"Le riz, dit-elle, est facile à préparer chaque matin avant de se rendre au travail. Il suffit de réchauffer les plats et le tour est joué". Bien entendu pour celles qui disposent de tels moyens.

Cette période favorise les surenchères. Ainsi dans certaines familles aisées, on n’hésite pas à payer le double du salaire habituel des aides-ménagères. L’hivernage a au moins le mérite de mettre en valeur les "bonnes" très souvent méprisées et stigmatisées dans la capitale.

La pression que leur retour dans les villages met sur les ménages prouve qu’elles sont devenues indispensables à la vie bamakoise.

Nianian A. TRAORE- L’Essor

Juillet 2007.