Où va l’argent des femmes ? : Le marabout concote le bel avenir

Elles cherchent à écarter le mauvais oeil de leur chemin. Le mieux serait le plus tôt possible. Il est donc naturel de recourir au devin le médecin de l’âme.

Les superstitions traduisent l’angoisse de l’être vivant. Les universitaires, les paysannes, les femmes d’affaires, les fonctionnaires se retrouvent à un moment de leur vie confrontées à des doutes profonds. Elles sont prises entre le marteau des traditions et l’enclume des idées modernes. Les maliennes sont nombreuses

à vivre douloureusement ces conflits psychologiques. Ainsi va aussi la vie des bamakoises. Toutes passent par là, un jour ou l’autre. A des degrés divers Elles sont sous l’emprise de superstitions ou de la crainte d’être marquée par un « tere » implacable. Ce signe indien qui dit-on chez nous, pourrit la vie de celles qui en sont victimes.

Toutes sont convaincues que des nuages noirs peuvent obscurcir subitement des lendemains que nous imaginons rieurs. Il faut lire dans les signes magiques l’événement futur déterminant qui va se produire. L’habileté et la réputation de nos voyants sont liée à la justesse des sacrifices pour le neutraliser s’il est néfastes ou le provoquer s’il est bénéfique.

La population féminine se juge pour des raisons diverses comme une classe non sécurisée. Et paradoxalement elle supporte tout le poids de la société. La prise de conscience de cette responsabilité engendre le stress dans leur vie, les poussant parfois à rechercher l’aide de Dieu.

Les bamakoises sont nombreuses aujourd’hui et toujours prêtes à payer le prix fort pour sonder l’avenir. Ce que demain leur réserve. Ainsi une grosse partie de leur économie atterrit dans la poche des devins.

Pourquoi tant de femmes aiment consulter un voyant ? Le professeur Facoh Diarra, sociologue à l’Institut des Sciences humaines, donne son explication par rapport à ce sujet. Il estime que la superstition est l’un des fondements de notre société.

Dans tous les pays de l’Afrique noire, le Mali en particulier, les superstitions demeurent vivaces. Elles sont même souvent intégrées à la religion. Selon le scientifique, les femmes dépensent leur argent dans l’occultisme pour êtres rassurées sur Leur vie.

Les femmes sont assaillies par le doute, elles vivent de préjugés. Ainsi pour pimenter un peu leur vécu, elles accordent du crédit aux prédications. Elles veulent êtres considérées à hauteur de leur rôle social, de pivot de la famille. Elles désirent traduire cette position privilégiée en influence sur la conduite des affaires du foyer. Au final, cette crédulité coûtera d’énormes dépenses.

Ce constat est confirmé par la plupart de nos interlocutrices. A.S est mariée à un homme nanti de la capitale. Elle a parcouru pendant des années tous les coins et recoins de la brousse à la recherche d’un marabout performant. Au finish elle se dit heureuse aujourd’hui.

Elle est convaincue que grâce à la compétence de son marabout elle est restée et elle restera l’unique épouse de son mari. Chaque semaine, la consultation lui coûtait plus de 50000 f CFA. Cela ne prend pas en compte les frais des sacrifices recommandés par le devin.

"Ce n est pas trop dépenser, c’est le résultat qui compte" déclare-t-elle. Elle garde toujours sa confiance à son marabout. Même s’il taxe cher. Et au bout du compte elle a obtenue gain de cause. La persévérante AS affirme tirant la leçon de ses expériences que 90% des consultations sont couronnées de succès.

Cette indécrottable de la "devination" soutient que l’ argent est un puissant aiguillon. Le montant convenu étant versé entre ses mains, le marabout a intérêt à bien collaborer.

Contrairement à As, la naïve Wassa a été prise au piège sans s’en rendre compte. Elle marchandait un jour avec un client de tissus au marché de son quartier. Tout à coup, elle aperçut un vieux qui se dirigeait sur elle. L’homme âgé est venu s’arrêter à côté d’elle. "Il m’a dit qu’il avait eu des flashes, des visions dès qu’il m’a aperçue. Au début je n’ai pas accordé de crédit aux propos "du magicien". Mais il m’a rappelé des faits réels que j’ai vécu dans le passé et qui m’avaient marquée. Le vieillard en savait long sur ma vie. Le pouvoir extralucide de l’homme m’a convaincu. Ma méfiance évanouie j’ai commencé à fréquenter ce charlatan, sans vraiment penser aux conséquences qui pouvaient m’arriver".

Au début le marabout réclamait peu de choses. Mais au fil du temps, la crédule femme a vendu tous ses bijoux et tous ses objets de valeur au profit du pseudo faiseur de destin. "Je n’ai pas obtenu ce que je voulais explique Wassa avec amertume". Même déception pour Astou. Elle accomgnait toujours une des ses amies chez son féticheur. La compagne de route a fini par succomber au charme du "maître qui voit tout et qui sait tout".

Elle est devenue une fidèle cliente. Même vivant actuellement en France Astou continue de consulter son marabout au moins une fois dans l’année. Les frais des poudres magiques et des eaux bénites, les "nachi", lui coûtent jusqu’à deux millions de Fcfa.

Cette femme a définitivement accepté de laisser gérer sa vie par procuration. Tout son comportement social et toutes ses décisions sont dictées par un marabout ou un féticheur. La société africaine est en pleine mutation. Elle prise entre la tradition en péril et l’occidentalisation galopante.

Les épouses, les étudiantes modernes ne se sentent pas coupables de rendre de multiples visites aux charlatans, marabouts et féticheurs. Elles ne manquent pas d’arguments pour se justifier. Les visites chez le devin sont diversement appréciées selon la perception de chaque individu. "Je ne vois aucune extravagance dans le fait de consulter quelqu’un qui sait lire l’avenir" commente Astou. Elle ajoute que cette pratique existe dans tous les pays du monde. "Il faut que les gens comprennent qu’on cherche l’argent pour son plaisir" tranche-t-elle.

Dans la vie toute personne veille à écarter la nuisance sur son chemin. Et le mieux serait de l’écarter et le plus tôt possible. Il est donc naturel de recourir au devin, le médecin de l’âme. Tel est le credo de Bakari F. Ce bozo reçoit des centaines de bamakoises à chacun de ses séjours dans la capitale. Il explique que la voyance est un don qui n’est pas donné à tout le monde. Mais il déplore l’intrusion des farfelus dans ce domaine ésotérique.

Le don de voyance semble galvaudé au vu de ce qui se passe dans de nombreux grins de femmes de la capitale. Il n’est pas rare d’y rencontrer des jeunes hommes et des jeunes filles en train de jeter les cauris. Le plus souvent cette nouvelle génération spontanée dans la science occulte triche.

Elle exploite à tort et à travers les états d’âme des clientes à cause des gains soutirés à la gent féminine. Mais comment faire prendre conscience à nos soeurs que la marabout, le féticheur sont comme l’éléphant. Il trompe énormément.

L’Essor

14 septembre 2007.