Yaye Kanouté, artiste musicienne : "Un artiste doit s’éclipser souvent pour mieux réapparaître..."

Yaye Kanouté, la lauréate du premier concours de chant organisé par le ministère de la Jeunesse en 1989, n’est plus à présenter. Cette star de la musique malienne qui a commencé par accompagner sa maman aux cérémonies sociales est griotte de par ses deux parents, tous originaires de Boudofo à Kita. Elle accompagnait déjà sa mère à l’âge de six ans dans les cérémonies. Epouse de griot également, elle est mariée à Souleymane Tounkara, jeune frère à Djély Mady.
Yaye vient de s’investir dans l’humanitaire à travers une Ong qu’elle a créée dénommée "Terre des anges international" s’occupe essentiellement des enfants orphelins. Absente de la scène musicale depuis la Coupe d’Afrique des Nations organisée par le Mali (Can 2002), elle s’apprête à mettre sur le marché trois albums à la fois. Entretien.

Bonjour Yaye, parlez-nous un peu de vous...

Merci, beaucoup. Je suis originaire de Kita, fille d’Amadou Kanouté, de Kangou Diabaté et de Fanta Sacko. Ils sont tous des artistes.

Ils vous ont donc influencé dans votre choix ?

Beaucoup. La chanson fait partie de ma vie parce je n’ai connu que ça. Mes deux parents sont des griots, ils font de la musique.

Vous êtes également mariée dans une famille d’artistes ?

Dans ma belle famille, certains chantent, d’autres jouent des instruments.
Pour tout dire, je suis issue d’une famille d’artistes et je me suis mariée dans une famille d’artistes.

Vous êtes donc des parents, votre mari et vous ?

Oui. Nous sommes parents. Leur grande sœur de lait a marié mon père. De ce côté, il est un peu comme un oncle. D’un autre côté, il est comme mon frère parce que ma propre mère est la sœur à sa maman.

Depuis combien d’années êtes vous mariés ?

Oui, il faut compter au moins 20 ans.

Pourtant vous semblez être en de très bons termes. Quel est votre secret ?

C’est la disposition de l’esprit, la compréhension mutuelle. Il faut s’accepter, se tolérer, savoir renoncer quand il le faut. Sinon il n’y a pas un autre secret. C’est valable pour l’homme comme pour la femme. Il faut apprendre à respecter l’autre, à patienter. Un proverbe de chez nous dit « la femme qui patiente porte bonheur à l’homme ».

Vous avez des enfants ?

Trois enfants. Deux garçons et une fille. Le premier se trouve aux Etats-Unis d’Amérique, la fille fait ses études en France, et le deuxième garçon est avec nous ici, il va à l’école.

Vous semblez avoir opté pour l’espacement des naissances ?

Un artiste ne doit pas avoir beaucoup d’enfants.

C’est une nouvelle que vous m’apprenez ?

C’est ma conception, parce que chaque artiste a sa petite idée.
D’abord, c’est ce que Dieu m’a donné. Et puis, avec le travail que nous faisons, ce n’est pas facile d’élever les enfants. Même avec les trois enfants que j’ai eus, c’était difficile d’aller en tournée sans eux. Imaginez donc s’ils sont nombreux ? Cela fait trop de problèmes.

Et si un parmi vos enfants vous imitait ?

Il sera le bienvenu. La fille d’ailleurs est une grande chanteuse, mais elle attend d’abord de finir ses études.

Vous êtes un exemple pour M’baou ?

Tu sais, nous, les artistes, notre souhait c’est que quand tu viens dans une famille, il faudrait qu’au moins un des enfants de cette famille puisse te ressembler. À moins d’être égoïste, si tu es mariée dans une famille et que tu fais des enfants, il faudrait que ton remplaçant sorte de là. Parce que dans tous les cas, nous avançons en âge. Chaque jour qui passe, nous vieillissons et nous nous approchons plus de la fin. Un proverbe "Kassonké" ne dit-il pas que "San bé na ka tô to komi yé". C’est-à-dire, la pluie laisse la place à l’obscurité.
M’baou est la fille de Djély Mady Tounkara, grand frère de lait de mon mari mais aussi une bonne enfant. Son père est un grand guitariste, mais sa mère ne sait pas chanter et c’est moi dans la famille qui sait chanter. Elle s’est approchée de moi, m’a respectée et m’a laissé guider ses pas. Elle a toujours été disponible pour moi. Et comme on le dit, quand un enfant se comporte ainsi en respectant ceux qui l’ont devancés, et en écoutant leurs conseils, dans la plupart des cas, cet enfant réussit. C’est son cas aujourd’hui.

Vous avez jusque-là fait combien d’album ?

Si je ne me trompe pas, ça fait 6 ou 7 albums.

Vous comptez en faire maintenant ?

Je suis en studio pour l’enregistrement de 3 albums en même temps, 2 dans le style traditionnel et 1 moderne. Chacun aura son compte quoi.

Ces albums, sont-ils une recomposition des anciens ?

Pas du tout. Une seule ancienne chanson ne va y figurer.

Qui va vous produire ?

Cela fait 5 à 7 ans que je me produis moi-même. Auparavant, je le faisais dans les studios d’enregistrement en France ou en Côte d’Ivoire. De nos jours, Bamako est remplie de studio, je le ferai ici pour contribuer au développement de mon pays.

On ne vous voit pas depuis quelque temps... ? Pourquoi cette absence prolongée de la scène ?

On ne peut pas se contenter de chanter seulement, il faut entreprendre d’autres activités.

Quoi par exemple ?

En général j’échange avec mon mari pour voir ce que nous devons entreprendre ensemble. Chaque fois qu’il a une idée, je suis la première personne à qui il en parle. Il a eu la chance d’aller à l’école et moi pas. Il partage donc sa petite expérience avec moi. Dieu ne peut pas tout donner à une seule personne et il a remplacé mes études par la corde de ma voix.

Grâce à la musique, nous avons noué des contacts pour faire des actions humanitaires, pour nous occuper des enfants en situation difficile. Nous avons créé présentement deux Ong : "Terre des anges international" et "Tombona".
La première s’intéresse aux enfants orphelins et grâce à notre concours, des Blancs ont pu adopter quelques uns de ces enfants.
A travers "Tombona" nous avons aidé à la construction d’un centre de santé dans notre village à Boudofo à 6 km de Kita, des forages et l’école est prévue pour l’année prochaine.
Et puis, c’est bon de s’absenter souvent. Ce n’est pas bon pour un artiste de paraître tous les jours devant son public. Normalement il faut 4 à 5 ans pour sortir une cassette pour quelqu’un qui veux faire vraiment du bon travail. Il faut que le public te réclame.
La preuve, chaque fois, mes fans me disent "Yaye, le prochain album c’est pour quand". Dans ce cas, quand il sort, il peut faire un très grand effet. Et je suis sûre que tu le paieras aussi. Mais s’il faut sortir une cassette tous les ans, finalement tu ne deviens plus nouveau aux yeux des gens. Et c’est sûr que tu ne feras pas un bon travail.
Etre à la télé tout le temps n’est pas forcément un signe de succès. C’est la recherche de profit qui est le plus important. Pendant ces cinq ans d’absence, j’étais pourtant active puisque j’ai fait plusieurs tournées.

Où et à quelle occasion ?

Aux Etats-unis, en France, à Dakar aussi. Généralement les ‘’Jatigui’’ m’invitent pour donner des concerts mais aussi les amis artistes, le plus souvent pour leur dédicace. J’ai fait par exemple 3 tournées à Dakar. J’ai été invitée par Mady Kanouté, un grand artiste sénégalais mais aussi au festival de Fanta Mbaké Kouyaté. C’était avec Adja Soumano, Oumou Djata, Mah Awa Traoré d’Abidjan, N’djanka Diabaté.

Le mot de la fin ?

Je salue tous les enfants du Mali.
Je n’ai pas arrêté de faire de la musique mais je cherche toujours. Je suis en train de mettre sur le marché 3 nouveaux albums chantés en Bambara, Maninga, Kassongué et je suis sûre que chacun y trouvera son compte.

Binta Gadiaga- Moeurs

Septembre 2007.