Aïssa Kalil TOURE

Aïssa Kalil Touré fait partie des premières jeunes filles de Tombouctou à avoir connu les bancs de l’école. C’était en 1953, elle avait huit ans. Ce qu’elle a toujours considéré comme sa " première chance ", c’est que son père ait toujours souhaité que ses enfants étudient. Dix ans plus tard, le DEF en poche, elle se marie, son mari sera alors sa deuxième chance. Instituteur, directeur d’école, il fut " mon premier directeur accepta de continuer non seulement ma formation dans le cadre du service mais aussi assura ma formation politique et civique ". Une militante est née et de cette union naîtront huit enfants.

Le couple enseignera dans diverses localités (Goundam, Niafunké...) avant de revenir définitivement à Tombouctou en 1974. Depuis, Aïssa Kalil a enseigné au primaire avant de quitter, pour des raisons de santé, les classes et occupe actuellement un poste de directrice adjointe à l’école secondaire Bahadou. La femme nous reçoit dans son salon, à l’étage, au milieu des coussins et des tapis. Sa crainte devant le micro s’efface peu à peu, au fil de la conversation, lorsqu’elle détaille son action en faveur des femmes.

L’avènement de la démocratie en 1991 signifie pour elle la possibilité offerte aux femmes de se constituer en association. Le 6 avril 1991, est créée l’A.P.D.F., Association pour le progrès et la défense des droits des Femmes. Aïssa Kalil est élue présidente de l’antenne de Tombouctou. Depuis dix ans, elle et son association mettent en place des actions d’éducation civique et politique, dénoncent l’excision et les violences conjugales. Elle fut aussi présidente de la CAFO (Coordination des association féminines) jusqu’à son remplacement en 2001.

Militante, figure du la vie publique, elle est aussi tombouctienne et porte un regard critique sur l’évolution de la place de la femme dans sa ville. " Aujourd’hui, les femmes de Tombouctou travaillent physiquement alors qu’avant elles ne sortaient même pas. C’était les hommes qui partaient tout faire, même le marché. Aujourd’hui, ça a changé puisqu’elles en sont arrivées à pratiquer le maraîchage, la poterie, le reboisement : la ceinture verte qui entoure la ville est due principalement au travail des femmes. On sent qu’elles veulent apprendre, elles envoient leurs filles à l’école, même si c’est moins répandu dans les villages. "

Cette nouvelle place des femmes s’inscrit dans un souci de se prendre en main, de lutter contre la pauvreté et selon Mme Touré, cette place n’a pas été accordée par les hommes, elle a bel et bien été revendiquée puis acquise par les femmes. Fière de ce combat mené, elle veut désormais laisser la place aux jeunes tout en gardant un œil sur les activités de sensibilisation mises en place. Son expérience est souvent mise à contribution lorsque des problèmes surviennent au sein des associations féminines. Soutenue par son mari qui, placé en retraite, dirige l’AMADE (Association malienne de Développement), elle s’inquiète pour l’avenir face au manque de confiance des femmes en elles mêmes qui les empêche de briguer des postes électoraux. Elle dénonce aussi le manque de solidarité des femmes entre elles, lorsque celles-ci préfèrent suivre un parti dont les idées vont à l’encontre de la défense de leurs droits, par simple souci de récupérer des profits immédiats.

Enfin, Aïssa Kalil Touré veut dénoncer l’immixtion permanente et omniprésente du politique dans la société civile. Le monde associatif serait selon elle noyauté par les partis majoritaires ce qui empêche toute avancée notoire. Lassée des querelles partisanes qui délaissent la défense des droits des femmes, la principale question qui l’intéresse, elle ose espérer que les élections prochaines permettront de remettre les associations au cœur de la vie publique.
Son prochain combat porte sur la lutte contre l’excision des jeunes filles et les conséquences de cette pratique jusque là inconnue dans le nord. La venue des gens du sud a entraîné l’émergence de cette " mutilation ".

Face à toutes ces questions, elle estime au final que l’action d’une association telle que l’APDF est plus aisée dans sa ville que dans les autres régions du Mali : la religion musulmane, qui imprègne chaque activité de la ville, accorde une grande place aux femmes. Les marabouts qu’elle rencontre au cours de débats radiophoniques où sont invités les représentants des autres confessions la soutiennent dans son action. Dès lors, elle continuera à se battre pour celles qu’elle appelle ses "filles" : les femmes du Nord.

Tombouctou, 2002