Fatoumata Sidibé, journaliste-écrivaine : Une personnalité plurielle

Fatoumata, Fati ou Fatou ! Elle est en tout cas une femme aux mille vies. On la croyait responsable associative et journaliste, on la découvre également écrivaine, peintre et militante engagée. Née en 1963 à Bamako, Fatoumata Sidibé vit actuellement à Bruxelles. Correspondante permanente du magazine AMINA en Belgique, cette licenciée en communication et journalisme est curieuse, passionnée. Son premier roman, « Une saison africaine », publié en 2006 aux Editions Présence Africaine, séduit par son optimisme et son souffle de liberté.

« Une saison Africaine » ! Voilà le coup de maître qui a permis à Fatoumata Sidibé d’entrer de plein pied dans le cercle de la nouvelle générations d’écrivains africains. Cette œuvre est l’histoire d’une jeunesse qui, en cherchant la voie d’un possible bonheur, est atteinte par le virus de l’inexorable modernité. Selon, l’auteure, c’est l’histoire « de femmes africaines enfermées dans leur destin et prisonnières de traditions castratrices dont elles voudraient s’affranchir ».

« Une saison africaine » est un roman qui porte « un certain regard sur une Afrique spoliée et exsangue de la post-indépendance en proie au chômage, à l’exode rural, à l’analphabétisme, à l’insuffisance et la vétusté des infrastructures sanitaires, à la corruption et aux pratiques concessionnaires des groupes dirigeants. C’est l’histoire d’un amour qui marche, tel un funambule, sur une corde raide et qui, de l’Afrique à l’Europe, n’aura de cesse de tenter d’abolir les frontières ».

C’est aussi un roman d’espoir qui montre combien, dans ce chaos, les hommes et les femmes d’Afrique s’organisent et luttent pour sortir du marasme, pour améliorer les conditions de vie et vouer sans ambages aux gémonies la légende obstinée d’une fatalité arc-boutée contre tout un continent.

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Tableaux peints par Fatoumata Sidibé

« Une Saison africaine » est aussi un roman d’actualité à l’heure où, en Europe, la question de l’intégration des femmes issues de l’immigration est au cœur des débats. « Dans mon roman, Coumba est une femme analphabète qui arrive, grâce à sa pugnacité, à se libérer des chaînes de la tradition. Elle y arrive surtout grâce à l’alphabétisation. En Europe aussi, les femmes migrantes découvrent un espace de liberté grâce à l’alphabétisation. Les mariages subis sont encore pratique courante au sein de ces communautés et les mariages mixtes sont parfois difficiles même s’ils font désormais partie du paysage social. Et les anciennes générations tentent de préserver les jeunes d’une forme d’aliénation culturelle », explique Fatou.

Un regard lucide sur les drames des femmes et de l’Afrique

Ce roman n’est pas autobiographique, mais c’est un hommage à sa mère. « Ce roman est dédié à ma douce mère Saran Coulibaly trop tôt partie sans avoir pu goûter au fruit de ses sacrifices. Femme jusqu’à la mœlle et surtout femme africaine, traditionnelle mais talonnée par la modernité, elle ne s’est permis qu’une chose : c’est d’être notre mère et rien d’autre. Elle disait : Quand les autres femmes se présentent avec leurs beaux atours et leurs bijoux en or, moi je me présente avec mes enfants comme parure », se souvient celle qui a été très tôt sevrée de l’amour maternel.

Comme le disait une critique, « Une saison africaine » porte un regard lucide sur une Afrique post-indépendante, spoliée et exsangue, en proie à des insuffisances structurelles importantes. Malgré tout, c’est un roman d’espoir sur des hommes et des femmes d’Afrique, qui, en dépit du chaos, luttent et s’organisent pour améliorer leurs conditions de vie. Ce roman met également en scène une femme qui se découvre un espace de liberté grâce à l’alphabétisation et qui, par sa pugnacité, retourne la situation à son avantage.

Née d’un père (Toumani Sidibé) comptable dans les représentations diplomatiques du Mali, Fatou a passé les premières années de sa vie en Belgique et en Allemagne avec ses parents. Elle passera ses années d’adolescence. Mais, les grèves estudiantines obligent ses parents à la ramener en Belgique rejoindre sa sœur. Elle avait 17 ans alors. « J’y ai terminé mes études secondaires puis universitaires. Mon diplôme en poche, j’ai proposé mes services à différents magazines. A la faveur d’une rencontre en 1990, le professeur, écrivain et historien guinéen Ibrahima Baba Kaké m’a conseillé de proposer un article au magazine AMINA sur : les femmes intellectuelles africaines et les carcans de la tradition », rappelait-elle dans une récente interview accordée à AMINA.

« Cet article a été publié dans la Tribune libre. J’ai récidivé quelques mois plus tard avec un article intitulé Excision et infibulation : pourquoi saccager le sexe des femmes ? », précise-t-elle. Par la suite, elle a occupé quelques tribunes libres dans le magazine AMINA jusqu’en 1991. Elle animait particulièrement la rubrique « Lettre de Belgique ». Et depuis 1994, cette dynamique et entreprenante consoeur est correspondante permanente de presse à Bruxelles. Ce qui fait qu’elle a collaboré à plusieurs magazines dont, entre autres, Ulysse, Negrissimo, Noir Sur Blanc, Défis Sud, Demain le Monde, Femmes d’Aujourd’hui...

« J’ai publié quelques cartes blanches dans le journal Le Soir. Mes activités se sont diversifiées au fil des années. J’ai travaillé dans le domaine de la communication, de l’édition, des relations publiques et du social tant pour le privé que dans le monde associatif et la coopération au développement. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours exercé plusieurs métiers en même temps, comme employée et indépendante », se confiait-elle ainsi à AMINA.

Depuis 2002, Fatim est responsable de projets au Centre régional du Libre Examen de Bruxelles où, outre l’organisation de colloques et de conférences, elle mène des études et publications concernant la problématique des femmes issues de l’immigration. Ainsi, en 2006, la talentueuse écrivaine a coordonné avec le Centre du Libre Examen trois ouvrages consacrés aux associations de femmes plurielles.

Un don et un héritage

Même si Fatoumata est à sa première œuvre avec une « Une saison africaine », la littérature n’est pas une découverte pour elle. « J’ai toujours aimé lire et écrire. Je tiens cela de mon père qui m’a donné cette chance extraordinaire de frotter et limer mon esprit contre celui des autres et de me construire une pensée par l’écriture. Toute jeune déjà, j’ai lu Proust, Mérimée, Pearl Buck, Balzac, Zola, Camus », explique-t-elle. Autant avouer que, « je dévorais tout ce qui me tombait sous la main. Mon père ne pouvait me donner plus bel héritage ». Toutefois, précise-t-elle, « publier n’a jamais été une obsession. Simplement une finalité logique. C’est la raison pour laquelle je n’ai jamais été pressée de publier. Une saison africaine a dormi longtemps dans mon tiroir avant d’être envoyé à un éditeur ».

Ce qui fascine chez cette charmante dame, c’est qu’elle n’est pas seulement journaliste et écrivaine, elle est surtout une artiste touche-à-tout qui se passionne aussi pour la peinture. « Sans être douée, j’ai toujours aimé dessiner. En réalité, dès que j’avais une feuille en main, c’était pour y gribouiller des textes ou dessiner », explique-t-elle. Fatou ajoute, « je suis arrivée à la peinture par le chemin de ma découverte intérieure. Un soir, avec un pastel et une feuille, ma main a dessiné des formes géographiques sans savoir où l’aventure créative la mènerait. Le résultat fut un masque que je trouvais particulièrement mystérieux et effrayant. Je me suis mise à peindre pour me relaxer de mes multiples activités. Il s’agissait juste de me poser et de prendre du temps pour moi ».

Et tout naturellement, « mon inspiration s’est posée sur l’immense magie des masques. Traditionnellement utilisé en Afrique dans les rites religieux, initiatiques, funéraires, dans les manifestations théâtrales ou burlesques souvent liées aux mythes fondateurs de l’ethnie, le masque permet la personnification d’une divinité ou d’une entité d’un autre plan ». Elle souligne avec une grande humilité que, « je n’avais jamais pensé que je serais amenée à exposer un jour. Mais, force est de constater que mes tableaux, qui s’entassent chez moi, récoltent beaucoup d’éloges. C’est dans le partage que se nourrit l’artiste ».

« On devrait révéler aux femmes qu’il y a un temps pour donner la vie et un temps pour se donner la vie, que leur destin n’est pas déterminé à l’avance, qu’il y a une issue quelque part », conseille l’écrivaine. Et Fatou de conclure, « il paraît que l’individu porte en lui le poids de ses ancêtres et que ceux-ci l’accompagnent tout au long de sa vie. Il paraît qu’ils exigent de nous qu’on aille au bout de ce qu’ils attendent de nous et que tant qu’ils n’ont pas gain de cause, ils ne reposent pas en paix. Je suis talonnée par cette nécessité » !

Aïssata Bâ

Novembre 2007.