Saint-Louis du Sénégal (1)

Une île. Où repose une ville, celle de Saint Louis du Sénégal. Ou plutôt une partie de celle-ci, son cœur. Longue de deux kilomètres, sur quatre cents mètres de large, posée au milieu du fleuve Sénégal, sur une direction nord-sud, divisée en deux quartiers, nord et sud, de part et d’autre de la place Faidherbe. Les noms des rues rappellent un autre temps : rue de l’église, rue Chassagnol ou Pierre Loti. Toutes perpendiculaires entre elles, étroites, elles quadrillent la ville bordées de bâtiments d’un étage, défraîchis, autrefois colorés, sûrement. Restent quelques balcons qui vous font lever la tête, en se demandant ce que, de là haut, ses occupants peuvent bien observer, tant la ville est calme. Les portes sont entrouvertes et derrière, une pénombre, tout sauf une invitation. On croise, puis recroise les mêmes gens, l’habitude venant, on se salue, on s’arrête près des murs, même si les voitures sont rares et peu rapides. Les klaxons des taxis vous invitent, eux aussi, on les recroisera.

Une île qui n’en est plus une. Reliée au continent par le pont Faidherbe : structure métallique, tablier en bois, il débouche devant l’hôtel de la Poste, le plus réputé de la ville, doté d’une architecture intérieure majestueuse qui rappelle une hacienda espagnole où trônent des reliques, celles de l’époque héroïque des raids de l’Aéropostale avec ses pionniers, Mermoz, Saint Exupéry... Des souvenirs, encore...

Une langue.
Celle de Barbarie. De terre, longue de quarante kilomètres, qui commence en Mauritanie et fait barrage entre l’île et l’océan. Là, se trouve Guet Ndar, le quartier des pêcheurs. Quartier à part, pas de vieux bâtiments, pas de bitume, un entassement de cours familiales, de boutiques branlantes et de gens, vieux, jeunes, au dehors, qui vous dévisagent au passage, dans ses rues de sable marin. Ca paraît pauvre, sale, le contraste est choquant. Les deux rives du pont Malick Gaye, le deuxième de la ville par la longueur (un troisième situé plus au nord relie lui aussi l’île à la langue), semblent s’ignorer. Alors, un adjoint au maire vous dira que Guet Ndar est le quartier le plus riche de la ville, que ce sont les pêcheurs qui, à St Louis, gagnent le plus d’argent. Et lorsqu’on constate la pauvreté des lieux, lui rétorque qu’ " ils aiment vivre comme çà, entre eux, les uns sur les autres... ". On a du mal à le croire.

Une plage, immense, étroite, d’où partent les pirogues à l’assaut de la barre, à la recherche du poisson. Peintes, avec des inscriptions religieuses, leurs proues font face à l’océan. Avant ladite barre, les vagues sont fortes, on trempe les pieds seulement, puis rapidement, on se fait aborder par les enfants. La plage est leur école, leur terrain de foot surtout. Des sollicitations, permanentes, des mains tendues, on préfère ne pas répondre, marcher vite, vers le sud, où la plage redevient déserte. Le calme du vent, une pause, quelques passants qui s’accroupissent devant la mer afin de se soulager, là, non loin de vous. Pourquoi pas...

Une histoire.
Celle qui vous a fait venir jusqu’ici, à 250 kilomètres au nord de Dakar. Où Saint Louis était la capitale de l’A.O.F.. La première porte d’entrée des colons vers l’intérieur de l’Afrique, le dernier point d’eau aux portes du désert. Une douceur de vivre, une langueur, un prestige, tout étant peut-être lié. Les vestiges sont là, les bâtisses reflètent le passé. Les gravures, aperçues dans les livres, représentant les signares, femmes métisses, les aristocrates de la ville (de l’île donc), nées de l’union d’un colon français et d’une Saint Louisienne, lors de l’époque faste et qui sont censées incarner la grâce et l’élégance, font elles aussi partie de l’Histoire. Une ville qui repose sur ces légendes, qui s’y accroche peut-être même. La rouille envahit les balcons, seuls les taxis sont colorés (en jaune) et les filles suivent la mode de Dakar, d’ailleurs, plus loin encore. Les tissus sont unis, sans motif, et lorsqu’on se croise, les regards ne se tournent ni vers vous, ni vers le passé.

Une rencontre.
Puis deux. Puis d’autres... Bizarrement , paradoxalement, pas des Saint Louisiens, ou plutôt, des Saint Louisiens d’adoption, dans cette ville qui cherche à cultiver son insularité, sa singularité.

Ca a commencé un soir, à La Signare, un des plus anciens restaurants de l’île. On était trois, un couple francophone, croisé et recroisé devant les matchs de foot à la télévision (on était en pleine coupe du monde), et moi. Et vite, très vite, arrive Jocelyne, la patronne, française, du Vaucluse. Elle vient s’asseoir à leurs côtés, puis à ma table. Un accent méridional, des questions distraites auxquelles elle fait elle même les réponses, une volonté effrénée de combler le vide du restaurant, le silence des conversations mortes nées, un empressement, un envahissement. A la fin du repas, elle reviendra et se mettra à chanter aux côtés d’un guitariste de passage. Malaise.

Le lendemain, à la pointe Nord, au bout de la route en construction qui part derrière la grande mosquée, passe devant le consulat de France et finira un jour face au fleuve, sur la gauche, La Saïgonnaise, le restaurant vietnamien de la ville. Lieu idéal pour déguster une bière, le vent, la Mauritanie au loin et devant, le soleil qui se couche sur l’océan, derrière la langue de Barbarie. Et là, vient s’asseoir Albert, français d’origine vietnamienne parlant avec un accent traînant. Dix ans qu’il vit au Sénégal, une autre histoire.

Le soir même, deux portes après La Saïgonnaise, La Louisiane. Un hôtel, en bleu et blanc, un patron jovial, Marcel Savi de Tové. Tové, du nom du village togolais d’où est originaire son père. Son teint est clair, il est né à Gao, la ville de sa mère, située à l’extrémité orientale du Mali voisin. Il parle vite, bien, s’enquiert des motifs de votre séjour et semble intarissable sur St Louis où il est arrivé il y’a six ans. Son parcours ? Le Mali, l’Allemagne où son père était ambassadeur, puis la France pendant 25 ans, et maintenant, ici, puis le Togo, un jour. On promet de se revoir.

Le soir suivant, sur l’avenue Blaise Diagne, l’avenue commerçante de l’île, El Falah, restaurant marocain tout blanc avec un petit salon où l’on mange près du sol. Là encore, on est peu nombreux : seulement deux françaises, alpaguées par un des nombreux guides de la ville, dont elles parviennent difficilement à se détacher. Une fois le gêneur poliment congédié, la conversation démarre : Céline et Constance qui viennent effectuer leur stage en pharmacie pendant trois mois à Dakar, venues à St Louis pour un week-end, qui démarre un jeudi. Vient alors Fouzia, la propriétaire du lieu. Marocaine, mariée à un sénégalais, ou plutôt, à un Saint Louisien. Le thé accompagne la conversation.

Ainsi, chacun de ces quatre " aventuriers " est venu me tracer le portrait de l’île, de leur île, alors que les Saint Louisiens restaient désespérément froids. Chacun, venu pour des raisons différentes, chacun cherchant quelque chose dans cet exil, et tous avec leur savoir faire, leur sens du commerce, de l’hospitalité. Tous attachants parce qu’ils connaissent le passé de l’île, croient en cette ville et/ou ses habitants, et portent un regard critique, rempli d’espoir, de leurs espoirs de réaliser un rêve sur ce bout de terre, point de passage ou d’installation, c’est selon. " El falah ", en arabe, veut dire la chance, le succès, la réussite. Alors, j’ai voulu mieux les connaître, avec leurs histoires, qui viennent chacune enrichir celle de l’île.

Thomas Fourrey