Saint-Louis du Sénégal (2)

Tôt ce matin, la France a été éliminée de la coupe du monde, tandis que le Sénégal lui, continue sa route. On se retrouve en fin de matinée avec Jocelyne, attablés dans la cour de son restaurant, alors qu’au dehors, la ville fête dignement la victoire avant de retrouver, au même rythme que la chaleur monte, sa quiétude habituelle,. A l’abri du vent, le Vaucluse revient souvent : dans l’accent, dans le souvenir des amis restés là-bas, ou celui d’un parcours qui oscille entre le sud de la France et les îles au climat chaud. Une vie jalonnée de " coups de cœur " : sa région d’abord donc, avec comme base arrière à ces pérégrinations tant professionnelles que géographiques, Jonquières, près d’Orange. De multiples expériences dans la banque, la vente d’électroménager, de literie. Et toujours le même mot qui revient, l’amour des gens, du contact. Ne pas vendre pour vendre, ne pas tromper, mais bien essayer de s’adapter aux besoins et aux moyens du client. L’amour aussi de ses enfants, sa " plus belle réussite " : deux jumeaux et une fille, tous en France et qui semblent " enfin " trouver leurs voies, loin d’elle qui se définit comme " une mère poule " mais les coups de fil sont hebdomadaires et les séjours en France, réguliers. Et le souvenir qui revient, celui du premier Noël à Saint Louis, en 1999 et des larmes mal dissimulées face aux clients après avoir entendu les voix de ses enfants au téléphone, lointaines. C’était le premier Noël sans eux.

Un sud accroché au cœur, et une grande escapade, un autre coup de cœur : pendant deux ans, pour la Guadeloupe, la meilleure période de sa vie, me dit-elle, au cours de laquelle elle vendait des collections de livres. Un retour difficile en France qui apparaîtra comme une prison, à se demander pourquoi, décidément, les gens en métropole sont si pressés...

Coup de cœur d’aujourd’hui, Saint Louis, ou plutôt, celui qu’elle a eu lorsqu’on lui a proposé à elle et son mari, jeune retraité, de reprendre la gestion de La Signare. La vue de quelques photos de l’établissement, une affaire laissée par des membres de la famille, puis une arrivée à Saint Louis, un 4 octobre, presque sans crier gare. La panne sur la route entre Dakar et Saint Louis, à quatre heures du matin, sans lumière, et c’est une nouvelle aventure qui commence. Car " la vie n’est qu’une suite de choix, et le plus souvent, on ne sait pas ce qui nous a amené là ". Une croyance que notre destin est tracé, quelque part, et qu’il n’y a jamais à avoir de regret. Toute expérience est bonne à prendre.

Elle aime se promener dans la ville, faire le marché en vérifiant la bonne qualité des produits. Ici, elle est devenue madame jojo, a appris les bases du wolof afin de mieux s’intégrer alors que son mari " casanier ", lui, l’ancien militaire, sort peu, préfère rester dans ses murs. Jocelyne est une figure emblématique de la ville, à laquelle elle veut rendre son prestige d’antan, que les maisons retrouvent des couleurs, des fleurs, que les rues soient propres, et ce pas uniquement à l’occasion des visites du président Wade.

Prise d’attachement pour la langue de Barbarie : l’an passé, elle a organisé un nettoyage d’une partie des 40 kilomètres de sable avec des enfants de la ville. Sept semaines de labeur, à peu dormir afin de parfaire l’organisation de cet engagement pour la préservation de la nature. Les larmes lui viennent lorsqu’elle évoque le sort des tortues d’eau qui s’étouffent avec des sacs plastiques ; elle conseille aussi à ses clients d’aider les talibés, ces enfants qui mendient en ville, oubliant peut être que les aumônes ne vont pas dans la poche des mendiants mais dans celle du marabout de l’école coranique.
Alors, on a peur pour elle tant elle paraît sensible, son cœur a failli lui jouer un sale coup l’an passé, la lâcher et elle a dû être hospitalisée à Dakar. Toutes ces émotions font que le séjour à Saint Louis risque d’être raccourci : l’usure est venue plus vite que prévu, un restaurant ne vous laisse guère de répit et la famille, les amis, paraissent parfois trop loin. Jocelyne semble quelque peu perdue, dans des causes louables qui la dépassent, dans un bâtiment trop grand, dans un environnement trop dur, ou dans une nostalgie trop forte de sa région. Enthousiaste, mais on n’arrive pas à savoir si cet enthousiasme est né d’une rencontre avec une ville, dont finalement elle parle peu, préférant s’apitoyer sur les animaux ou les mendiants, ou si celui-ci est en elle, naturel presque, mais finit alors par s’user au fil de la vieillesse. Un malaise reste, poignant presque, madame jojo se débat, au milieu du silence de la ville. Souhaitons juste que l’île ne soit pas un filet dont elle ne saurait plus sortir, comme prise au piège.

J’apprendrai plus tard, par d’autres, que les époux Martinez ont mis La Signare en vente. Jocelyne ne me l’avait pas dit : par souci de discrétion nécessaire dans ce genre d’opération ? par volonté de masquer un échec ? Peu importe, mais j’en suis soulagé pour elle.

La Signare À l’angle des rues Blaise Diagne et Pierre Loti Tél. : (221) 961 19 32 Courriel : bob@arc.sn

Thomas Fourrey