La jeune prostituée, un poème de Boubacar Belco Diallo


Tu ne devais pas avoir
Plus de treize ans
Une enfant !

Ceux de ton âge
Ceux bénis par le destin
Ceux dorlotés par la vie
Ceux cajolés par pères et mères
En ce moment dormaient profondément
Emportés au pays fabuleux
Des rêves merveilleux

Ils retrouveront au reveil
Amour et affection
Petit déjeuner savoureux et protection
Equilibre
Et sensation d’invulnérabilité

Alors frais et dispos
Ils iront à l’école
Pour se lancer à l’assaut de la vie
Cependant que toi, plaquée contre
Le tronc d’un caïlcédrat géant
Sous une pluie battante
Tu essayais de conquérir
Le trottoir
Pour t’assurer
Cette hypothétique bouillie du lendemain

Lorsque tu surgis à la lueur des phares
O pitoyable apparition
Trempée jusqu’aux os
J’eus un haut-le-corps

Je t’ai fait monter

Les odeurs de ta pommade
Et de ton parfum bon marché
Investissements dont
Volontiers tu te serais passée
Mêlées à celles de ta robe
D’une lessive douteuse
Prirent d’assaut mes narines délicates
Et se répandirent dans la voiture

Quand tu m’as dit :
"Amène-moi pour mille francs"
J’ai failli mourir de honte

Je t’ai amenée

Ce regard incrédule
Que tu as promené
Sur les murs peints
Sur les gravures et les meubles
Expressions de ma Misère
De ma Vanité !
Pour toi
Un luxe inaccessible

Je t’ai offert du café chaud
Car tu grelottais encore
Ton regard avide s’est porté
Sur le lait
Alors je t’ai donné
Du pain
Et confus et honteux
Je t’ai fait dos
Tu as dévoré en silence

Ton sourire timide
Un "merci" aussi large
Que ta bouche d’enfant

Quand tremblant maintenant
Un peu moins
Tu as commencé sans gêne
A te déshabiller sous mes yeux
Je me suis précipité dans la chambre
J’en suis ressorti avec des vêtements d’homme
Secs
Tu m’as regardé d’un drôle d’air
Et la surprise de ta longue vie sans chaleur
Perchée au sommet de tes treize ans
M’est apparue dans ce regard-là
Je n’avais pas compris :
Tu te donnais. Tu t’offrais.
Pour mille francs.
Peut-être pour un peu moins
Maintenant que tu as dîné

Non, petite... non, fillette...
C’est toi qui n’as pas compris :
Ce que tu te proposes de donner
Je ne le prendrai pas
Ce que tu veux offrir
Je le dédaignerai
Mais toi, non, je ne te méprise pas

Ce soir c’est à moi de donner
A moi d’offrir

Ce que je donnerai
Ce sera pour eux
Ceux que tu as laissés après toi
Ceux qui t’attendent
Le ventre creux
Une vieille mère infirme
Cinq petits frères et soeurs
Sans la présence d’un mari et père
Attendaient les fruits de ta chasse
Et priaient que tu ne reviennes bredouille
Ils n’avaient pas dîné à leur faim ce soir
Il y a des chances
Qu’ils ne déjeunent pas demain

Repose-toi cette nuit
Enfant-déjà-femme !
Repose-toi ce soir
Et mets bas ton fardeau
Dilue ton désespoir

Quelle futilité !
Et demain
Et les nuits suivantes
Qui rencontreras-tu au pied du caïlcédrat
Qui donc s’occupera de vous
Je ne sais
Mais ce soir
C’est à moi de t’offrir un lit
De racheter ton honneur
De te rendre
L’espace d’une nuit
Ta dignité que
Eux et Moi
Avons bafouée

Ce soir tu dormiras dans un vrai lit
Un grand lit
Peut-être
Pour la première fois de ta vie
Et cela sans étouffer
Car tu y seras seule
Et sans prendre froid

Misérable Egoïste
Symbole de toutes les hontes
Je paierai pour TOUS :
Je dormirai à même la moquette.