Prostitution

Sujets tabous, suite II : ce mois-ci Musow donne la parole, sur le thème de la prostitution, à Mlle Touré, 27 ans, qui a terminé ses études à l’École Normale Supérieure de Bamako et cherche un emploi.

Musow : La prostitution est-elle un phénomène répandu au Mali ?

Mlle Touré : Oui ! Elle prend de l’ampleur et on ne s’en cache plus. On le fait de jour comme de nuit. C’est très honteux.

Qu’est-ce qui pousse à la prostitution ?

Généralement, c’est pour de l’argent. Il y a des femmes qui sont des professionnelles ; elles vivent de cela, ainsi que des jeunes filles aussi.

C’est parce qu’elles sont pauvres ?

Oui. Aujourd’hui on ne peut rien régler sans argent. Celles qui n’ont pas de soutien ne vont pas chercher loin. C’est un travail où on n’a pas besoin de diplôme et où il n’y a pas de demande d’emploi à déposer ! (rires)

Est-ce à dire que vous tolérez la prostitution ?

Tolérer, c’est trop dire. Je suis une fille comme les autres et je sais les difficultés qui se posent actuellement aux jeunes filles. Celles qui n’ont aucun espoir sont les plus fragiles. C’est facile de condamner si on n’est pas concerné et si on n’est pas dans le besoin comme celles qui se prostituent. Moralement c’est condamnable mais il faut voir la situation des gens. Si les hommes qui payent donnaient gratuitement il n’y aurait plus de prostituées ! (rires)

Il y aurait des mendiantes...

C’est mieux non ! (rires)

Qui sont les prostituées ? Des Maliennes ou des étrangères ?

C’est surtout des étrangères. Mais c’est comme dans les pays voisins où les prostituées sont des Maliennes. Cependant, il y a de plus en plus de Maliennes qui le font en cachette ou non surtout des filles qui viennent des villages. Mais il y a aussi des femmes mariées qui se prostituent en plein jour ; elles font semblant d’aller travailler ou saluer des parents ! C’est très grave. Ii y a aussi les jeunes vendeuses de mangues, d’arachides etc. qui sont entraînées par des hommes sans scrupules. Il suffit de leur donner des jetons ou 500 FCFA. Ça commence ainsi et puis elles n’arrêtent plus. Car 500 F CFA trois ou quatre fois par jour c’est tentant pour les filles dont la marchandise vaut beaucoup moins.

Y a-t-il des conséquences ?

Des conséquences très graves surtout à cause du sida. Mais il y a aussi des grossesses. Beaucoup de filles sacrifient leur vie sans le savoir. Il y en a qui ne peuvent plus retourner dans les villages et restent ici à Bamako. Leur cas devient plus grave encore.

Et pour les femmes mariées ?

C’est pire. Je me demande quelle éducation on peut donner à se enfants quand on est prostituée soi-même. C’est très difficile comme vie.

Existe-t-il des solutions ?

Ça vraiment c’est difficile. Tant que les gens sont pauvres et qu’on ne peut pas vivre sans argent, il sera très difficile de faire quelque chose pour freiner la prostitution. Si les jeunes ont du travail, s’ils gagnent de l’argent, ils pourront se marier. Cela peut sauver certaines filles. Maintenant les jeunes se marient moins. C’est la même chose pour une femme qui veut vivre alors que son mari n’a pas les moyens. Les travailleurs sont mal payés. Et comme les gens n’ont plus peur de l’enfer, ils font ce qu’ils veulent. Mais je crois que si les gens sont solidaires et aident les plus pauvres, la prostitution pourrait diminuer.

Propos recueillis par Ousmane Konaté - 2001