Djénèba Seck, artiste

Avec 30 000 exemplaires vendus en un clin d’œil le matin de sa sortie (jeudi 9 septembre), « Tignè » de Djénéba Seck est bien parti pour égaler voire battre tous les records de vente (musique) au Mali. Ce 4è album (sans compter les singles des Can « Tunis 1994 » et « Mali 2002 ») marque le grand retour de la prêcheuse de la musique malienne. 48 heures après la sortie son opus, elle s’est confiée à « Musow », votre magazine. Elle parle de Tignè, mais aussi de Djourou, de ses convictions sociales et religieuses... Interview !

Musow : Un mot n’a de sens que dans son contexte. Que voulez-vous dire par « Tignè » ?
Djénèba Seck : Tignè signifie vérité. C’est une chanson que nous avons prise comme titre générique de l’album. Dans celle-ci, je dis que la vérité est un étalon assez rapide qui finit toujours par rattraper le mensonge. Elle est trop noble pour ne pas triompher. Comme le talent qui ne peut pas rester éternellement caché, rien ne peut empêcher la vérité de briller comme une aube radieuse.

Que distingue Tignè de Djourou, votre précédent album ?
D. S : Il y a beaucoup de différence ! Le succès de Djourou m’a permis de beaucoup voyager et d’accumuler de nouvelles expériences artistiques dont le nouvel album est le fruit. Même si c’est le même style musical, l’arrangement est davantage plus peaufiné sur le nouveau produit que sur Djourou. Et l’arrangeur, mon mari Sékou Kouyaté, fait plus de place aux instruments traditionnels comme le Ngoni, au violon et aux percussions.

Mais, les thèmes demeurent les mêmes puisque l’on retrouve toujours la foi, la patrie et les problèmes sociaux. N’est-ce pas ?
D.S : Vous avez raison ! Ma source d’inspiration demeure toujours le vécu quotidien de mes concitoyens, la réalité sociale et mes propres convictions socio-religieuses.

Shérif Madani Haïdara vous considère comme une prêcheuse. Quelle est la part de la religion dans votre succès ?
D.S : La foi est incontournable dans une vie et une œuvre humaines. Je suis née dans une famille musulmane. La foi a bercé mon enfance, ma jeunesse et elle m’a permis de surmonter beaucoup d’épreuves dans ma carrière.

Votre chanson « Nitèkè nela » est déjà au sommet des hits parades. Que dites-vous dans ce titre ?
D.S : J’appelle les femmes à se ressaisir, à ne pas se laisser distraire par des messages féministes qui n’ont rien à avoir avec nos réalités socio-culturelles. Les femmes doivent vivre d’une autre manière l’émancipation en se disant que la femme ne pourra jamais être l’égal de l’homme. Je suis pour la suppression des discriminations socio-professionnelles, mais cela ne doit pas signifier que nos sœurs en imposent à leurs conjoints au point de vouloir les dominer. Se croyant réellement émancipées, les femmes ont transformé le mariage à un boubou : ample et agréable à porter lorsqu’elles le désirent et une camisole de force lorsqu’elles veulent s’en défaire. Jadis sacré, le mariage est aujourd’hui banalisé. Et mes sœurs ont une grande part de responsabilité dans cette banalisation. Le mariage est très important dans une société, dans une communauté. Personne ne peut humilier une femme qui se plie aux contraintes conjugales, respecte son mari et défend l’honneur et la dignité de sa famille. La soumission et l’obéissance ne sont ni péjoratives ni dégradantes dans notre société. Elles font la baraka des grandes dames et des grands hommes comme Soundiata Kéita, etc.

Le patriotisme revient beaucoup dans vos chansons ?
D.S : C’est normal ! J’aime ma patrie et je suis fière d’être Malienne. J’aime mon pays et je ne ménagerais aucun sacrifice pour véhiculer sa bonne image. J’espère que tous les Maliens en font de même parce qu’en dénigrant sa patrie, on ne fait que ternir sa propre image.

« Kankelétigiya », demeure toujours l’hymne de la démocratie malienne. Pensez-vous que ce système politique a changé quelque chose au Mali ?
D.S : La démocratie a changé beaucoup de chose au Mali. Bamako, par exemple, a littéralement et agréablement changé de visage. Le pays est devenu un grand chantier de développement socio-économique. L’autre avantage de la démocratie, c’est que personne ne nous impose nos dirigeants. C’est pourquoi je dis aux citoyens, dans « Anka Maliba », de profiter des élections pour élire des gens honnêtes et responsables. Parce que nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes si élisons des gens qui ne se préoccupent que de leurs poches au lieu de gérer nos vrais problèmes.

Tignè est sur le point de battre tous les records de vente au Mali. « Kankelétigiya », « Kounkanko Kononi » et « Djourou » ont tous eu aussi un franc succès. Quel est votre secret ?
D.S : J’aime ce que je fais. S’il y a un secret, c’est bien le travail. Un travail bien fait est, tôt ou tard, toujours récompensé à juste valeur. Mon premier album est sorti en 1992 chez Assirou Saïbou production. Le contrat portait sur un seul album. C’est le résultat de ces efforts qui ont incité Camara K7 à me proposer un contrat de production« Djourou ». Après cet album, j’ai signé chez Syllart production/Africando pour Djourou. Ibrahima Sylla m’avait d’abord invité pour participer à un pot-pourri appelé « Grobinée ». Et c’est de là qu’est parti notre partenariat. Et ce label m’a renouvelé sa confiance en acceptant de produire Tignè J’ai foi en Dieu et c’est à lui que dois mes succès ainsi qu’au travail et à la bénédiction de mes parents.

Ces succès ont-ils comblé vos attentes financières ?
D.S : victimes de leurs succès, mes albums ont toujours été amplement piratés. Un mois après la sortie de Djourou par exemple, Mali K7 chargée de sa distribution a été fermée, victime des pirates. Ce qui fait qu’il y a eu une interruption dans l’approvisionnement du marché. Les pirates en ont profité pour inonder le marché de produits contrefaits. La perte a été colossale. Et je crains que Tignè ne soit victime de son succès. Si le distributeur ne parvient pas à soutenir le rythme de vente, les pirates vont inonder le marché de produits piratés. Mais, je prie les pirates de me donner enfin la chance de bâtir quelque chose aux fruits de mon talent et de mes efforts. Dans un autre pays, je serai aujourd’hui à la tête d’une véritable fortune grâce au succès de mes albums. Mais, je suis condamnée à la survie, malgré cette réalité, à cause des pirates.

Qu’attendez-vous d’autres de cet album ?
D.S : Avec Tignè, je n’ai qu’un seul rêve : s’ouvrir largement les portes du show biz international. Il est vrai que j’ai animé des concerts en Europe. Mais, je n’ai pas encore eu la chance d’avoir des tournées mondiales comme Oumou Sangaré, Rokia Traoré, Habib Koité... J’espère que ce nouvel album me permettra de réaliser ce rêve en m’imposant dans le show biz international.

Avez-vous déjà des propositions de spectacle ?
D.S : Je serais en concert le 18 septembre à Paris (l’interview a eu lieu le 11 septembre 2004, NDLR). Je suis aussi invitée par les jeunes Maliens de la Côte d’Ivoire pour animer la célébration du 44è anniversaire de l’indépendance du Mali, 22 septembre. J’espère que d’autres propositions de tournées vont suivre.

Réalisée par Aïssata Bâ - 2004/10/13